Homélie Jeudi saint 2014

Publié le par Christophe Delaigue

Homélie Jeudi saint 2014

Jeudi 17 avril 2014

St JB (Bourgoin) / Paroisse St François d'Assise

Ex 12,1-8.11-14 / Ps 115 (116) / 1Co 11,23-26 / Jn 13,1-15

Comprenez-vous ce que nous venons de faire ? Comprenez-vous ce que je viens de faire, nous a dit Jésus ? … Il y a quelque chose d’émouvant dans ce geste du lavement de pied que nous venons de vivre. Sans doute plus pour Fred, Michel et moi qui l’avons fait et pour ceux qui ont accepté l’expérience que pour la plupart d’entre nous qui y ont juste assisté. C’est émouvant pas seulement parce que nous le faisons comme Jésus nous a dit de la faire, mais parce qu’il est d’une profondeur symbolique assez étonnante et même bouleversante.

Pour le prêtre que je suis, il y a quelque chose de très fort à s’abaisser ainsi, devant vous, à la suite du Christ. Ce geste, diaconal par excellence, est révélateur de ce que nous essayont de vivre, chaque jour de l’année, dans le don de notre vie pour vous. J’insiste sur ce « pour vous ». Nous avons fait le choix au jour de notre ordination de nous engager au service de Dieu, de Jésus Christ et de l’Eglise, mais pas de façon abstraite ; dans le don de notre vie pour vous, pour notre diocèse et pour les communautés auxquelles nous sommes envoyés. Et nous essayons de vous servir, avec ce que nous sommes, petit à petit et malgré nos balbutiements, nos manques de disponibilité et tous nos défauts. Non seulement nous mettre au service de ce que vous êtes ensemble, mais nous mettre au service d’une croissance spirituelle de chacun par l’annonce et la proclamation en actes de la Parole et par la célébration des sacrements, à la suite du Christ, pour que chacun de vous puisse à son tour vivre le service de l’Evangile pour ceux qu’il rencontre dans sa vie ordinaire de chaque jour.

J’aime bien dire que mon métier de prêtre et même ma vocation et ma vie tout entière, c’est d’être pour vous le signe, le rappel, que c’est le Christ qui est là au milieu de nous et qui nous rassemble ; que c’est lui le Christ qui veut pour nous la vie et le salut, que c’est lui le Christ qui veut se donner à nous dans le mystère de sa présence, non visible mais tellement réelle quand même, que c’est lui le Christ qui nous appelle à œuvrer aujourd’hui à sa suite, à être les mains et les voix dont le Père a besoin pour que la Bonne Nouvelle de la résurrection soit entendue et qu’elle soit vécue concrètement, dans l’attente de cette autre résurrection qui nous est promise.

Et je crois que ce geste du lavement des pieds nous pose cette question : est-ce que je veux vraiment me laisser rejoindre par le Christ ? Me laisser rejoindre par les pieds. Ça peut nous paraître bizarre mais c’est très profond, pour au moins deux raisons :

  • Les pieds, c’est ce par quoi nous marchons. C’est une évidence, je vous l’accorde. Mais ça dit ce que devrait être notre vie de chrétien : sommes-nous des chercheurs de Dieu, qui veulent bien se mettre en route pour se laisser trouver par lui et pour tenter de le rencontrer, présent à nos côtés ? Et voulons-nous bien être de ces chercheurs de Dieu qui acceptent de se mettre en route pour aller à la rencontre de ceux qui autour de nous cherchent eux aussi un sens à leur vie et attendent une présence qui les relève et qui leur donne le goût de la vie même dans ce qu’ils ont à traverser ? Les pieds nous servent à avancer pour aller mettre nos mains au travail. Vous aurez remarqué, d’ailleurs, que les mains de Jésus qui lavent les pieds sont celles qui ensuite prennent le pain, le présentent et l’offrent.
  • Les pieds, c’est aussi quelque chose d’intime. Tellement intime que dans beaucoup de paroisses on a du mal à trouver 12 personnes qui acceptent de se laisser laver les pieds. D’où cette autre question, par analogie : est-ce que chacun de nous, nous voulons vraiment que le Christ vienne nous rejoindre au plus intime de ce qui fait notre vie, jusque dans nos vulnérabilités et nos blessures. Il y a ceux qui souffrent autour de nous et qui nous attendent ; mais chacun de nous, demandons-nous quels sont ces lieux en nous qui ont besoin d’être restaurés ou réparés par la présence en nous du Christ… Acceptons de nous ouvrir en vérité à celui qui veut nous sauver… Osons nous asseoir et arrêter de faire croire que nous arrivons à vivre tout seul, comme des grands. Laissons-nous faire, ouvrons nos cœurs au Christ et osons nous interpeller les uns les autres, dans l’écoute de ce que l’Esprit souffle en nous, pour demander un soutien ou une aide ou une présence… Mon ministère de prêtre il est aussi celui d’écouter, d’offrir le pardon et de mettre en lien pour que nous puissions ensemble trouver des chemins où l’on puisse se laisser relever concrètement par Dieu qui veut pour nous le salut. Alors nous pourrons reprendre la route et marcher – par les pieds.

Ce que je trouve beau dans ce geste du lavement des pieds, c’est que c’est un geste qui peut paraître exigeant, autant pour celui qui accepte de le vivre, que pour les prêtres ou diacres qui le font, d’autant plus que culturellement il est un peu décalé pour nous. Mais il est signe, ce geste, de l’appel et de l’acceptation à pendre soin de l’autre ; c’est un geste de tendresse qui dit la volonté d’accueillir et de servir l’autre comme quelqu’un d’important. J’ai à le vivre pour vous, chaque jour, par mon ministère, pour que nous apprenions à le vivre chacun, dans l’ordinaire et le quotidien de nos vies. En plus c’est un geste qui oblige à changer nos regards : non plus voir l’autre qui est là devant moi en le regardant de haut ou en le regardant avec l’assurance de celui qui peut apporter son aide à un plus pauvre ou un plus petit, mais m’abaisser pour le voir à sa hauteur et même plus bas, en me laissant regarder par lui alors même que j’essaye de le servir et de l’apprendre à l’aimer comme il est…

Chaque dimanche, ou plutôt à chaque eucharistie, quand nous recevons le Pain de vie, le Corps du Christ, c’est tout cela qui devrait nous habiter. Le lavement des pieds et l’eucharistie sont intimement liés. Nous recevons le Christ dans notre intime, en nous, pour devenir ensemble, les uns les autres et avec Lui, son Corps, sa présence aujourd’hui, une présence aimante, une présence active qui s’abaisse à la hauteur de l’autre, dans l’écoute de ce qu’il a de beau et de bon en lui, et dans le service de ce qu’il y a à relever et à guérir dans son histoire, s’il veut bien se laisser rejoindre… Certes, nous ne sommes pas des super-héros. Nous ne pouvons y arriver tout seul, chacun pour soi. Recevoir le Christ dans son eucharistie c’est lui demander sa force pour que ce soit bien lui qui agisse par notre vie ; c’est donc vouloir s’ouvrir à son Esprit, à ce qu’il souffle en nous, dans l’écoute des charismes de chacun, pour travailler ensemble au salut que Dieu voudrait tant offrir à tous. Amen.

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