Mgr Dagens - "Catholiques en France, réveillons-nous de façon chrétienne"

Publié le par Christophe Delaigue

Mgr Dagens - "Catholiques en France, réveillons-nous de façon chrétienne"

[Notes de la conférence de rentrée du CTM du 17 septembre 2014, par Mgr Dagens, évêque d'Angoulême et membre de l'Académie française : « Catholiques en France, réveillons-nous de façon chrétienne. » Attention, ces notes ne sont pas exhaustives ; elles n'ont pas été relues par l'auteur et n'engagent donc que le bloggeur qui les a prises.]

Se réveiller de façon chrétienne pour vivre la joie de l’Evangile, et la vivre selon l'invitation du pape François ! Quelle surprise que ce texte paru il y a un peu moins d’un an.

Il y a un mois le pape François était en Corée du Sud pour béatifier les 163 premiers chrétiens du pays, laïcs lettrés qui étaient en recherche de vérité et de la sagesse et qui ont alors entendu parler d’un livre de Matéo Ricci à la lecture duquel ils sont devenus chrétiens. A leur demande de pouvoir vivre de l’eucharistie l’Eglise a envoyé des prêtres en Corée. Le pape François n’est pas venu se souvenir du passé mais redire avec force l’urgence et la beauté de l’évangélisation dans un monde et une société où l’argent est devenu roi… Le pape François a relancé l’appel de 2013 de Lampedusa en dénonçant la mondialisation de l’indifférence qui condamne à la mort tant d’hommes et de femmes qui ne peuvent rester chez eux et qu’on ne veut pas chez nous.

Evangelii Gaudium n°53-54 : nous avons mis en route la culture du déchet, culture qui est même promue. Les exclus deviennent des déchets…

L’heure est venue de sortir de notre sommeil pour reprendre les mots de St Paul. Refusons la résignation. Non pas pour devenir des révoltés ou des indignés mais pour témoigner positivement de celui qui est venu sauver ceux qui étaient perdus et rejetés, Jésus. Cette situation du monde actuel nous oblige et nous appelle à devenir vraiment disciples du Christ. Devenir chrétiens dans une société qui n’est plus chrétienne mais dont nous ne voulons pas voir ou ne voyons pas qu’elle n’est plus chrétienne. Et pour cela entrer dans une dynamique de discernement, celui des signes des temps (cf. fin Lc 12) plutôt que dans un regard de désenchantement.

Comment comprendre ce temps qui est le nôtre et les métamorphoses de ce temps-ci dans notre société française, métamorphoses immenses, durables et accélérées ? A l’intérieur des formes anciennes qui demeurent surgissent, apparaissent des formes nouvelles (que nous avons du mal à percevoir). Ce temps de métamorphose est le temps de notre foi chrétienne, car c’est le temps d’aujourd’hui. L’expression nous venait déjà de Madeleine Delbrêl, en son temps (nous fêterons dans quelques mois le centenaire de sa naissance et le cinquantenaire de sa mort ; elle est en voie de béatification). Elle a vécu de Dieu dans un monde où il était refusé et même ignoré. Elle a simplement vécu de Dieu, sans plus, sans chercher à convertir.

Nous sommes appelés à nous réveiller pour prendre vraiment la mesure des métamorphoses en cours dans notre société française et même dans les rapports entre notre Eglise et le monde. Notre société n’est plus chrétienne, elle est sortie de cette tradition catholique qui l’a façonnée pendant des siècles ; elle est devenue pluraliste, à forte présence musulmane, et dans une perte de repères assez massive.

Faut-il lutter contre les attitudes qui ont entraîné la sécularisation, comme certains le croient en voulant reconquérir et rebâtir une France chrétienne comme on part en croisade ? Ne faut-il pas plutôt repartir de nos sources vives, le Christ lui-même, le Fils du Dieu Vivant, le Vainqueur de la mort, le Ressuscité, en comprenant que notre foi chrétienne peut s’inscrire à frais nouveaux dans le monde d’aujourd’hui, pas en réorganisant l’Eglise mais en annonçant ce qui nous fait vivre, le Christ ! Nous ne vivons pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, en attente d’un monde nouveau qui germe. Apprenons à voir les signes des nouveaux commencements dans notre monde, les signes de l’action de Dieu aujourd’hui.

Par exemple :

  • des enfants de plus en plus nombreux qui demandent d’eux-mêmes à être catéchisés alors que leurs parents n’ont ni racines chrétiennes ni mémoire chrétienne. Des parents viennent alors demander à être initié !
  • Un autre signe : les lettres de jeunes confirmands qui partagent des questions graves (pourquoi vivre, comment discerner le bien du mal, pourquoi aimer et être aimé de façon durable, comment rencontrer le Christ et l’aimer) et qui veulent croire qu’au cœur de ce qu’ils vivent ou voient la foi a sa place.
  • Des adultes aussi, souvent, blessés, qui découvrent Dieu comme une force pour vivre et qui viennent demander le baptême et qui découvrent que c’est le Dieu de leurs grands-parents.
  • Pensons aussi aux divorcés ou aux divorcés-remariés qui ne veulent pas être exclus et qui veulent tenir leur place dans nos communautés catholiques, ou des personnes homosexuelles – et des parents – qui ne doutent pas d’être elles aussi des enfants de Dieu appelées à aimer et à être aimé, même au cœur de cette blessure ou « marque » qui est inscrite en eux depuis leur plus jeune âge.

Comment vivre de l’espérance du Christ dans notre société si portée à l’inquiétude sans devenir une contre-société ou une contre-culture, et sans tomber à la tentation du repliement, de l’agressivité et de la désespérance ?

« Une civilisation naît au moment où des hommes sans génie croient qu’elle est perdue » (écrivait Thomas Mann).

1. Comment faire face aux incertitudes de notre société qui nous empêchent d’espérer ?

Emmanuel Lévinas écrivait en 1990 « l’avenir n’est plus porteur de promesses »… La crise économique, l’aggravation de la pauvreté (avec notamment des pauvretés muettes, par exemple dans le rural), l’embarras des responsables politiques dans un monde globalisé où se multiplient les tensions économiques et les affrontements armés. Comment cultiver alors une culture de la confiance plutôt qu’une culture du désenchantement ? D’où viendra l’espérance ? On ne peut pas la rêver… Elle viendra à travers les brouillards et les tâtonnements de notre vie…

C’est l’histoire des pèlerins d’Emmaüs ; ils sont désemparés ; et voilà que quelqu’un vient les rejoindre à qui ils vont pouvoir se confier et faire le récit de leur désarroi. Savons-nous être du côté du Christ, de ceux à qui l’on peut confier son désarroi et les scandales auxquels nous sommes confrontés ? Il faut du temps pour que cette rencontre suscite un éveil qui va être progressif ; et quelque chose de nouveau va commencer… Est-il possible que Dieu prenne tout sur lui de notre condition humaine et donne de vivre de lui ? « Mon corps livré pour vous… »

Le 27 juillet 2013, le pape François aux évêques du Brésil : « Avant tout, ne pas céder à la peur (…). Il ne faut pas céder au désenchantement, aux lamentations. Nous avons beaucoup travaillé et parfois il nous semble être devenus des vaincus (…) regardant ce qu’il nous reste et qui ne nous rend pas forcément crédible ». Les pèlerins d’Emmaüs sont peut-être ces amis que nous avons qui quittent leur Jérusalem, qu’était l’Eglise et qui a pu leur paraître trop faible, trop éloignée de ce qu’ils vivaient ou d’un autre temps, celui de leur enfance… Il faut devenir toujours plus une Eglise qui va au-delà de l’écoute, qui tient compagnie, qui est en chemin, en compagnonnage, qui se rend compte que les raisons pour lesquelles les personnes se sont éloignées contiennent déjà et en elles les raisons d’un possible retour… « Sommes-nous une Eglise capable de réchauffer les cœurs, de reconduire à Jérusalem », continue le pape ? Redevenons une Eglise en Exode, même si nous sommes une Eglise cabossée car elle est en chemin.

2. Comment assumer nos fragilités personnelles, familiales et sociales qui marquent toute existence ?

Jean Vanier : « Nous naissons fragiles, nous vivons fragiles, nous mourons fragiles ». Oui, nous sommes fragiles, même si nous ne voulons pas le savoir ou le montrer. Sauf que les circonstances de la vie vont nous obliger à le comprendre. Forte est l’idéologie des résultats, des performances, qui nous font croire que nos fragilités sont des défaillances. Nous sommes dans le monde du « toujours plus », dans une logique de la rentabilité. Mais en même temps – c’est un paradoxe – notre société nous pousse à la compassion. Sauf qu’on se penche sur les souffrants ou on les visite de temps en temps, ce qui n’est pas la voie chrétienne de la rencontre de l’autre et de la reconnaissance de nos fragilités comme constitutives de notre réalité humaine et même de notre dignité humaine. Nous découvrons dans la rencontre que nous appartenons à la même humanité fragile mais joyeuse.

Entre Dieu et les hommes il y a une Alliance. C’est ce même mystère. Jusque sur la croix. La force se déploie dans la faiblesse, dira Paul. La force de Dieu se manifeste au cœur de nos faiblesses. Il y a un caractère dramatique de la Révélation chrétienne. Le christianisme n’est pas facile car nos existences sont dramatiques.

3. Plus forte que la peur, la fraternité chrétienne.

La peur est une façon de réagir à la réalité du mal. Le mal c’est ce qui fait mal, qu’on ne comprend pas, qu’on veut combattre, mais qui en même temps fascine. Le mal entraîne la culpabilité car on recherche des auteurs du mal et on leur fait vivre des règlements de compte… Comment arrêter cet ordre là, cette logique de la peur, ce piège dans lequel nous nous enfermons quand nous décrétons qu’il y a un camp du mal et un camp du bien (ce piège qui guette même notre Eglise).

Pour nous chrétiens, nous pouvons arrêter l’engrenage de la peur et du mal si nos communautés deviennent des lieux réels où nous affirmons et vivons le mystère et la dynamique de la Pâques, victorieuse de la mort et de tout mal. L’appel est fort et urgent à vivre la fraternité chrétienne entre nous. Témoignons-nous réellement de la victoire de l’amour à la suite du Christ ? La fraternité chrétienne est un miracle que nous devons servir et vivre. C’est le rôle des évêques et des prêtres pour les communautés qui leur sont confiées…

Que faire pour être de vrais chrétiens dans notre monde aujourd’hui ?

  1. Faire silence devant Dieu et l’attendre en écoutant. « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? Qu’attends-tu de moi, qu’attends-tu de nous ? » Dans cette confiance qu’il ne peut pas ne pas répondre, un jour ou l’autre, par des signes…
  2. Aimer les autres d’un amour fraternel. C’est-à-dire en ne venant pas comme des justes ou des gens qui savent, mais des frères et des sœurs qui ont eu la chance de recevoir la foi comme un bien déposé en nous pour le monde, des frères et des sœurs qui veulent vivre la miséricorde du Père.
  3. Vivre une pastorale de la bonté. Une bonté forte qui soit ouverte au cœur de Dieu et au cœur des autres. Rien ne nous donnera la bonté du Christ pour tous si ce n’est lui-même. Donnons donc accès au Christ à notre propre cœur.

[NB : pour ceux qui veulent, Mgr Dagens a un blog ; cliquez ici...]

Publié dans Théologie, Actualité

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