Homélie dimanche 16 novembre 2014

Publié le par Christophe Delaigue

33ème dim. du Temps Ordinaire / Année A

St Jean-Baptiste BJ (avec collecte du Secours catholique)

Pb 31,10-13.19-20.30-31 / Ps 127 (128) / 1Th 5,1-6 / Mt 25,14-30

Ce texte d'Evangile qu'on vient d'entendre, cette parabole de talents, a de quoi nous étonner, et c'est même plutôt surprenant je crois, en tout cas spontanément... C'est un texte étonnant et surprenant parce qu'en fait on le comprend bien ce serviteur qui ne voulait pas perdre ce talent qui lui avait été confié d'autant qu'un talent c'était une énorme somme d'argent. Et on le comprend d'autant plus, ce pauvre serviteur, quand on entend qu'elle image il a de son maître ! L'image de quelqu'un de dur et d'exigeant...

Ce texte il est surprenant aussi et étonnant dans sa finale qu'on vient d'entendre, cette espèce de rétribution selon les mérites ou le gain produit. C'est d'autant plus surprenant et étonnant qu'on nous a dit au début de l'histoire qu'on nous parle là de la venue du Fils de l'homme, donc de Jésus...

Ce qui me frappe dans ce texte et même qui me touche, c'est la confiance de cet homme envers ses serviteurs. D'ailleurs on insiste : il leur confie ses biens. C'est le verbe de la confiance qui est ici utilisé. Il leur fait confiance. Et il ne le fait pas de façon aveugle ou un peu facile en donnant à tous la même chose, de façon égale qui évite de se poser trop de questions, non, il donne à chacun, il confie à chacun, selon ses capacités. C'est important, je crois : il ne s'agit pas d'abord ou en soi d'avoir beaucoup et de faire fructifier beaucoup, non, il s'agit dans cette histoire de recevoir et d'en faire quelque chose selon ses capacités. En acceptant, c'est l'enjeu, d'entrer dans la confiance de celui qui donne et qui confie, celle qu'il a en celui et en ceux à qui il confie ses biens : puisqu'il donne c'est donc que ses serviteurs peuvent en faire quelque chose, ils en ont la capacité.

Il est là le problème du serviteur qui est qualifié de mauvais et de paresseux. Il n'est pas dans la confiance, il n'est pas entré dans la confiance de son maître en sa capacité de serviteur capable de faire quelque chose de ce qui lui a été confié. Or si ça lui a été confié c'est parce que le maître à confiance en lui, en ses capacités.

Ce serviteur il n'a pas confiance en lui-même, ce qui pourrait se comprendre, mais pas non plus en son maître. Il est dans la peur. C'est ça son problème. Il est dans la peur, la non-confiance, et ça le paralyse.

Remarquez au passage qu'il n'est tellement pas dans la confiance ce pauvre serviteur, qu'il se situe dans une sorte ou une forme de savoir. Il ne dit pas : "J'avais peur parce que je crois que tu es un homme dur..." mais il dit : "Je savais que tu es un homme dur..." Il est dans une forme de savoir, de fausse certitude, un savoir que je qualifie bien volontiers de faussé en ce sens qu'il a une mauvaise image de qui est réellement son maître: non plus celui qui fait confiance et veut faire entrer dans cette dynamique de confiance, celui qui croit en nous, en nos capacités, mais une sorte de juge méchant et dur. Et cette fausse image de qui est le maître devient pour le serviteur un chemin de mort. C'est ce que j'entends dans cette histoire ; il se condamne lui-même par ce jugement.

Ça m'a fait penser à la phrase de Jésus : "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés"... Il est jugé, condamné, à l'image de ce qu'il pensait savoir de son maître. Il en a fait un juge qui condamne, il s'est enfermé dans ce jugement terrible qui devient un chemin de mort, alors que le maître voulait offrir à ses serviteurs sa confiance comme chemin de vie.

Cette histoire, du coup, elle vient interroger, je crois, nos images et représentations de Dieu, des images qui peuvent nous enfermer dans de fausses croyances pas du tout libératrices et pas du tout du côté de la vie.

Non, Dieu n'est pas un juge, quelqu'un de dur et d'exigeant qui peut-être nous punirait en nous envoyant des épreuves. Non, Dieu n'est pas non plus quelqu'un qui se fout de nous et nous laisse tomber et souffrir. Et non, Dieu n'est pas non plus un magicien qui peut intervenir je ne sais comment et à sa guise dans notre vie. Non. Mais Dieu n'est pas non plus quelqu'un qui nous aime d'un faux amour qui nous déresponsabiliserait et nos actes, comme si faire le bien ou le mal ça n'aurait finalement pas d'importance.

Nous croyons en un Dieu qui nous aime mais qui nous laisse libre, y compris de le laisser tomber et de décider de vivre sans lui, ce qu'il respecte. Nous croyons en un Dieu, aussi, qui nous confie sa création et même la vie de celles et ceux qui nous entourent. Nous croyons en un Dieu qui nous confie ses biens, un Dieu qui nous veut co-acteurs de son projet de vie et de bonheur, son projet de salut. Nous croyons en un Dieu qui nous fait cette confiance là parce qu'il croit en nous, en nos capacités de faire advenir et grandir son Royaume, un Royaume de justice, de paix et d'amour, un Royaume, aussi, de pardon et de réconciliation.

Nous croyons en un Dieu qui croit en nous dans la complémentarité de nos charismes et de nos talents, un Dieu qui croit en notre capacité d'être coopérateurs de son œuvre, chacun à notre mesure, en discernant ensemble les appels de l'Esprit et du monde qui nous entoure et en discernant ensemble comment nous pourrions y répondre dans cette complémentarité de nos charismes. Nous n'avons pas les mêmes talents ni les mêmes sensibilités ni les mêmes capacités pour faire grandir ce Royaume qui nous est confié, mais nous pouvons tous apporter quelque chose, à la mesure de ce que nous sommes, de façon complémentaire.

Du coup, la question, je crois, c'est celle de savoir comment nous pouvons concrètement coopérer à l'œuvre de Dieu, et comment chacun de nous peut apporter sa pierre à l'édifice...

Notre mission c'est l'appel à aimer et à prendre soin les uns des autres et notamment des plus pauvres, des exclus, de ceux qui souffrent. C'est la mission du Secours catholique, de façon spécifique, mais d'une façon particulière, au nom de nous tous, et ça n'empêche pas que ça reste très concrètement notre mission à tous. Prendre soin des plus pauvres et des blessés de la vie, mais pas seulement au sens de faire quelque chose pour eux, ça peut être condescendant, prendre soin en se mettant à hauteur d'homme, en relation de réciprocité, dans l'accueil de ce que chacun est et de ce que chacun peut apporter à ce monde.

Comment faire ? Je ne sais pas, ça dépend vraiment des situations et des cas. Et en plus ça va jouer différemment selon nos sensibilités. Je ne dis pas ça pour me dédouaner un peu vite... En tout cas ce sera toujours à discerner dans la prière mais aussi, de façon indissociable, en communauté, à plusieurs, pour tenter de trouver la réponse la plus ajustée à la situation, dans la complémentarité de ce que nous en comprenons et de ce que nous pouvons tenter comme réponse.

Pour moi c'est ça l'Eglise, ce lieu pour entendre les appels de l'Esprit dans les cris du monde et en chacun de nous, ce lieu aussi pour discerner ensemble et trouver ensemble comme offrir une réponse selon les vues de Dieu, une réponse qui soit évangélique et qui permette vraiment à chacun non seulement d'être pris en compte dans sa dignité mais également d'être relevé.

Nous ne saurons pas toujours ni forcément comment faire, je le redis, ce sera toujours à vivre à l'écoute et dans la complémentarité des nos charismes respectifs. Mais ce sera en même temps toujours à vivre dans cette dynamique de confiance que Dieu sait que nous pouvons trouver des réponses, il a confiance en nous, et dans cette dynamique de confiance qu'il nous donne son Esprit Saint, sa force de vie et d'amour, pour y arriver. Et même qu'il se fait nourriture pour nous fortifier et porter avec nous cet appel à aimer, cet appel que nous avons à vivre concrètement, dans le quotidien, un appel à vivre au-delà des jugements sur l'autre qui frappe à notre porte mais au-delà aussi des jugements entre nous sur nos difficultés à aimer et à trouver parfois comment répondre de façon ajustée aux différentes situations que nous rencontrons.

Le Seigneur nous confie une belle mission, vraiment, une mission difficile aussi, c'est vrai, cette mission de faire grandir et advenir son Royaume. A nous de croire en nos capacités à répondre à cet appel et de croire en sa présence avec nous pour trouver et faire advenir des chemins de justice, de paix et d'amour du prochain. Dans la confiance, dans cette confiance que Dieu donne à qui le lui demande ce dont il a besoin.

C'est ce que nous célébrons à chaque eucharistie, et c'est bien ce que nous pouvons déjà demander chacun, dans le silence de la prière.



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