Tibhirine : l'héritage

Publié le par Christophe Delaigue

Tibhirine : l'héritage

C'était il y a 20 ans. Un évènement qui marqua plus d'une personne, un évènement déterminant dans ma propre histoire de foi et de vie. Cet évènement ? La mort, le martyre, de 7 moins trappistes à Tibhirine en Algérie. Leur mort comme d'autres étrangers en terre d'islam, ces années là, comme d'autres religieux et religieuses aussi. Nous sommes en 1996, dans la nuit du 26 au 27 mars ils sont enlevés. Ils seront tués le 21 mai.

La nuit du 26 au 27 mars... 20 ans après c'était (il y a quelques jours) la nuit de Pâques, la nuit du passage, la nuit de la résurrection.

Comme le Christ ils avaient fait le choix de rester donnés jusqu'au bout, jusqu'à l'extrême. C'est ce qui me frappa tant à l'époque. Ce n'est pas qu'une histoire du passé. C'était vrai, c'était actuel. Au nom de leur foi en ce Dieu qui a pris demeure parmi les hommes. Et pour eux cette demeure et ce lieu de la rencontre c'était cette terre d'islam où ils étaient croyants parmi d'autres croyants, chercheurs de Dieu appris d'autres chercheurs de Dieu (pour reprendre l'expression de Mgr Claude Rault dans sa contribution à ce livre, p.61).

20 ans... 20 après, quel héritage ont-ils laissés ? La vie à Tibhirine continue, comme elle peut, dans la rencontre et la vie partagée avec les voisins musulmans. Pas la vie monastique et contemplative, mais la vie. Le monastère en terre d'islam, lui, continue aussi, mais au Maroc. Frère Jean-Pierre, un des deux rescapés, le seul vient encore 20 ans après, s'y trouve et nous partage en ces pages des témoignages de la vie qui se poursuit... Et puis il y a cette présence d'Eglise, encore, dans ces pays du Magreb, une présence parmi d'autres croyants, au nom de ce Dieu qui a voulu rejoindre toute l'humanité et la Visiter.

Ce livre sur l'héritage de Tibhirine 20 ans après est à la fois tout simple et touchant. Des souvenirs, des rappels de ce qui s'est vécu (l'événement, les moines, ce dans quoi ils s'inséraient de la vie avant eux et de la vie autour d'eux, les suites aussi). Des souvenirs, des anecdotes et, ci et là, quelques réflexions (sur la vie donnée, sur le dialogue, etc.).

Ces pages sont préfacées du pape François qui parle ici (et comme d'habitude) de façon toute simple, avec une très belle finale que je me permettrai de citer en fin de ce post. Et ces pages se concluent par une postface touchante de François Cheng qui se glisse poétiquement dans la peau et la pensée des moines en leurs derniers jours...

Les contributions sont assez diverses mais toutes empreintes de la même simplicité et du même partage de souvenirs, d'anecdotes, de réflexions aussi. Elles sont signées du cardinal Barbarin, de Mgr Rault et Mgr Vesco (évêques en terre d'islam), de moines (le seul frère de Tibhirine encore vivant et le postulateur de la cause en béatification des 19 martyrs d'Algérie), du prêtre résidant aujourd'hui à Tibhirine, et de Marc Trédivic, qui fut le juge d'instruction en charge du dossier pur la justice française ; il y a également une très belle contribution de Leila Tennci, philosophe algérienne, ayant connu Tibhirine après les évènements...

Tout au long de ces pages la vie des moines transparaît, ainsi que le Testament spirituel de frère Christian, souvent cité et même "commenté" par Mgr Rault (p.72ss.). Ces lignes du prieur de Tibhirine sont d'ailleurs intégralement reproduites ainsi que ce qui pourrait être appelé les testaments spirituels des frères Christophe, Michel et Luc. C'est aussi le film Des hommes et des dieux qui nous accompagne, en filigrane, tout au long de notre lecture, film marquant pour tant de nos contemporains, film très juste sur ce que vivaient les 7 moines...

Un livre hommage tout simple et très beau, pour ces 20 ans.

Et comme l'écrit le pape François en finale de sa préface (p.9-10) : "20 ans après leur mort, nous sommes invités à être à notre tour signes de simplicité et de miséricorde, dans l'exercice quotidien du don de soi, à la suite du Christ. Il n'y aura pas d'autre façon de combattre le mal qui tisse sa toile dans notre monde. A Tibhirine se vivait le dialogue de la vie avec les musulmans : nous, chrétiens, nous voulons aller à la rencontre de l'autre, quel qu'il soit, pour nouer cette amitié spirituelle et ce dialogue fraternel qui pourront vaincre la violence. 'Pour gagner le coeur de l'homme il faut aimer', confiait le frère Christophe, le plus jeune de la communauté. Voilà le message que nous avons garder en notre coeur. C'est tout simple et si grand : à la suite de Jésus, faire de notre vie un 'Je t'aime'."

---------------

Tibhirine : l'héritage, sous la dir. de Ch. Henning, Bayard, avril 2016, 178 pages, 14€90.