Aux sources de la miséricorde

Publié le par Christophe Delaigue

Aux sources de la miséricorde

Dans le cadre de l'Année jubilaire de la miséricorde et dans le cadre d'un groupe de dialogue islamo-chrétien qui se réunit régulièrement sur le territoire des paroisses du Nord-Isère, nous avons invité il y a deux semaines le P. Patrice Chocholski, en dialogue avec un musulman, sur ce thème qui nous est commun de la miséricorde.

Outre le fait que le P. Patrice Chocholski est l'actuel curé d'Ars et recteur des sanctuaire, il est aussi le secrétaire général des Congrès mondiaux de la Miséricorde, aux côtés du cardinal Schönborn. Et il est l'auteur de ce livre que je viens de lire et dont j'aimerais vous partager quelques lignes de recension.

Le sous-titre définit bien les champs de la pensée qui habitent ces pages : approche chrétienne, philosophique et interreligieuse. Et pour le dire en se permettant d'en rajouter - mais ça va sans doute de soi en disant approche chrétienne - : approche théologique aussi.

Ce livres est passionnant mais un peu déroutant intellectuellement (pour moi en tout cas). A la fois stimulant pour la pensée il est parfois très technique et on pourrait s'y perdre (même quand on a fait des études de théologie) ; ce n'est pas un livre grand public, du moins dans son ensemble, car certains chapitres sont par contre très lisibles, faciles je crois, mais pour d'autres il faut s'accrocher.

Dès les premières pages et ci et là au fil de celles-ci la miséricorde est définie : elle est cet amour qui est pardon, tendresse, compassion, dans la justice et la vérité. Pour un chrétien, elle a un visage, celui de Jésus lui-même. Et à sa suite elle est un appel, une mission, parce qu'elle aura été une expérience.

Pour Patrice Chocholski cette notion est le concept qui peut permettre de repenser toute la théologie chrétienne : christologique, trinitaire et pneumatologique (l'Esprit Saint), la théologie des religions et notamment celle du rapport au peuple juif, l'ecclésiologie aussi ; et plus fondamentalement repenser le mystère de la révélation et même la sotériologie (la théologie du salut). Tout simplement (si j'ose dire) car Dieu est miséricorde. Cela a des conséquences anthropologiques (et philosophiques).

Et voilà qui peut renouveler le dialogue interreligieux car cette notion de miséricorde se retrouve dans toutes les grandes traditions religieuses. C'est là, dans le chapitre 2, que j'ai trouvé que c'était corsé, technique, mais stimulant. Il faut s'accrocher pour comprendre les subtilités de la compréhension de la miséricorde dans les différentes religions, ce que ça dit de Dieu mais aussi des croyants. Technique donc, et par là même difficile... Avant un chapitre passionnant et magnifique sur Jésus visage de la miséricorde, miséricorde en acte.

A nouveau le chapitre 5 nous plonge dans une certaine complexité de pensée. On a même l'impression de changer de livre, en tout cas de registre et d'univers (dans sa thématique). Nous voilà dans un dialogue théologique entre le philosophe juif Martin Buber et le théologien catholique Balthasar sur ce que Chocholski appelle la dimension alternative de la Parole : Chocholski analyse, cite (parfois très longuement) et questionne, la pensée de l'un et de l'autre, ce que Balthasar doit et reprend à Buber, ce qu'il laisse tomber aussi voire ce qu'il en oublie. On a l'impression de s'être éloigné du thème de départ, celui de la miséricorde, de faire de la théologie plus spéculative sur la question de l'universalité et l'unicité du salut en Christ Parole-Logos de Dieu, une théologie non pas sans aucun lien (évidemment) avec la miséricorde mais plus éloignée de ce qui précédait ; un chapitre technique là aussi et donc difficile. Pour qui s'accroche et aime la théologie, c'est stimulant, mais complexe.

Il y a enfin la chapitre 6 qui est une sorte de synthèse conclusive de tout ce qui s'est esquissé avant. C'est là qu'on comprend ce que je disait plus haut à savoir le caractère central, le caractère-clé de cette notion de miséricorde pour renouveler la théologie chrétienne dans toutes ses dimensions. Un chapitre "pré-conclusif"qui laisse place ensuite à la conclusion officielle du livre, une sorte de "post-conclusion", une ouverture, très belle, magnifique même.

Un livre passionnant donc, mais que tous ne peuvent à mon avis lire en son ensemble, en tout cas s'ils n'ont pas fait de philosophie et/ou de théologie. C'est un ouvrage spécialisé. Il faut s'accrocher. Par contre, il me semble quand même que pour qui n'aurait pas fait de théologie, il l'avant-propos, le chapitre 1, le chapitre 3 et la conclusion sont déjà une belle entrée dans le thème. Pourquoi pas aussi le chapitre 6 si on veut s'essayer à comprendre le lien entre la notion de miséricorde et les différents domaines de recherche de la théologie.

Après, pour qui veut faire le lien avec les autres religions, comprendre les points communs, les différences, les subtilités propres, alors c'est le deuxième chapitre - je le redis - dans lequel il faut se plonger (et s'accrocher car c'est technique).

Au terme de cette lecture qui m'a passionné, j'ai quand même envie de revenir à du très simple (je devrais dire du plus simple, pardon), une définition de la miséricorde telle que le pape François la donne dans la bulle d'indiction de l'Année jubilaire, quand il parle du passage de la Porte Sainte comme expérience (symbolique mais à demander et à se laisser vivre) de ce qu'est la miséricorde : l'expérience de l'amour de Dieu qui console, qui pardonne et qui donne l'espérance. Dieu est miséricorde - martèle le P. Chocholski -, donc cette miséricorde là ; et c'est ce que nous sommes appelés à vivre puisque Jésus nous dit dans l'Evangile : "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux".

En tout cas, pour en revenir au livre du P. Chocholski, belle lecture et belle aventure de lecture à celles et ceux qui oseront se lancer dans ces chapitres fort stimulants.

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Patrice Chocholski, Aux sources de la miséricorde. Approche chrétienne, philosophique et interreligieuse, Nouvelle Cité, coll. Racines, octobre 2015, 194 pages, 18€.

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