Homélie dim. 17 juillet 2016

Publié le par Christophe Delaigue

16ème dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Eglise St Jean-Baptiste (Bourgoin)

Gn 18,1-10a / Ps 14 (15) / Col 1,24-28 / Lc 10,38-42

Cette page d’évangile qu’on vient d’entendre fait partie, je crois, des textes qu’on connait bien. Le risque c’est de ne plus y entendre la Bonne Nouvelle que Dieu veut nous y adresser, le risque c’est de ne pas écouter ce que Dieu veut nous dire aujourd’hui avec ce récit.

D’autant plus que cette page d’évangile fait partie de celles qui dérangent un certain nombre d’entre nous, comme si Jésus opposait le service du frère à l’écoute de la Parole ou à la prière. Je ne sais pas si c’est ce que vous avez en tête, mais c’est en tout cas ce qu’on entend souvent à propos de Marthe et sa sœur Marie ! Penser cela, ou plutôt entendre cela, c’est oublier deux choses :

(1) c’est oublier que Jésus ne pose pas de jugements qui enferment et ne nous demande pas de lire l’Evangile comme un code de moral avec ce qui serait bien et ce qui ne le serait pas – « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » dit-il dans un des évangiles – ;

(2) et c’est oublier ce qui précède ! Et ce qui précède c’est quoi ? Dans le même chapitre il y a ce que nous avons reçu comme Parole la semaine dernière, c’est la parabole du Samaritain, avec l’appel à prendre soin et à aimer l’autre en actes, se mettre au service de son prochain en se faisant proche de celui qui souffre.

Peut-être qu’en fait le risque qui nous guette souvent est d’absolutiser le service du frère, la dimension socio-caritative de la vie chrétienne, au détriment d’une vie de prière et d’intimité avec le Christ. Le risque c’est parfois d’opposer la solidarité à le vie contemplative. Un exemple : quelqu’un très engagé au CCFD dans la paroisse qui me dit il y a quelques mois : « Depuis que tu es là j’ai l’impression que les groupes de prière fleurissent de tout côté, ça me met mal à l’aise car faudrait plutôt que les gens s’ocupent des plus pauvres ». Remarque étonnante je trouve: car non seulement il n’y a pas plus de groupes de prière sauf celui de Taizé auquel cette personne participe d’ailleurs de temps en temps, par contre il est vrai qu’on communique sur les différentes activités dans la paroisse, dont les groupes de prière. Et remarque étonnante parce que nous devrions nous réjouir que des groupes de prières naissent et se développent, car notre mission de qui la recevons-nous ? L’eucharistie – parfois juste de temps en temps – serait-elle le seul lieu et le seul temps que nous conscrerions au Christ pour se mettre à l’écoute de ses appels et pouvoir ainsi vivre de façon ajustée la dimension socio-caritative de toute vie chrétienne ?

D’ailleurs, que nous dit vraiment cette histoire avec ces deux sœurs qui sont comme deux parts de nous-mêmes ? Jésus dit de Marie la sœur de Marthe qu’elle a choisie « la meilleure part ». J’insiste : il dit bien « la meilleure part » ; il ne dit pas « la seule qui vaille la peine » ou « la seule qui soit bien » ; non, « la meilleure ». Il n’est pas en train de juger Marthe et le fait qu’elle soit au service. Par contre il est en train de (re)mettre chacune en lien, en lien avec Lui. Je pourrai vivre un service authentiquement d’évangile s’il est référé au Christ. Et il sera référé au Christ si je me mets résolument à son écoute. Pour vivre non pas mon truc à moi et m’en glorifier, mais pour vivre ce que Dieu attend de moi et plus largement de nous, pour œuvrer au salut aujourd’hui. Et comment œuvrer pour Lui et en Lui, si ce n’est en me laissant façonner par sa Parole et par sa force de vie et d’amour qu’est l’Esprit Saint ? Comment alors œuvrer de façon évangélique sans décider ou sans apprendre à prier et à méditer la Parole. Tout seul, mais aussi ensemble, par exemple dans une Fraternité locale !

J’insiste sur ce « ensemble ». Parce qu’il me semble que le problème de Marthe dans cet évangile ce n’est pas tant qu’elle soit au service, mais c’est que ça prend toute la place, et du coup leproblème c’est que Marthe prend toute la place. Je trouve ça frappant quand on écoute ce texte ou si on le lit avec attention. Marthe est omniprésente, au point que Marie n’est presque pas nommée, et en même temps Marthe a laissé Jésus de côté. Elle n’est pas à son écoute, la relation n’est pas première. Alors que c’est cela que nous sommes appelés à vivre, y compris dans notre façon de vivre le service du frère.

Comme dit, je crois, le Secours catholique, et comme on n’arrête pas de le dire dans les communautés de l’Arche de Jean Vanier : non pas faire des choses pour les autres, mais vivre des choses ensemble ! Il y a une façon d’être au service qui n’aide pas le prochain, qui l’abaisse, qui fait qu’on prend toute la place, il devient dépendant de nous. Jésus nous appelle à l’abaissement à hauteur de l’autre – rappelez vous le geste du lavement des pieds. Et cet abaissement c’est ce que Jésus lui-même a vécu dans le don de lui-même jusqu’au bout, dans l’écoute des besoins de ceux qu’il rencontrait et qu’il relevait, presque toujours en commençant sa rencontre avec eux en leur disant non pas ce dont il pensait lui qu’ils auraient besoin, mais en leur demandant presque toujours : « Que veux-tu que je fasse pour toi » ! Non pas faire des choses pour les autres mais vivre des choses ensemble !

Jésus, ce matin, n’est pas en train de nous dire qu’il ne faut pas que nous vivions le service du frère, vous l’aurez compris, il veut que nous nous n’oublions pas de nous mettre à son écoute, dans la prière et l’écoute priante de cette Parole qu’il nous adresse. Ainsi, avant d’agir, comment est-ce que je prendrai le temps du silence, pour déposer ce que je porte, ce que je vois, ce que je crois devoir proposer, pour laisser alors la Parole de Dieu lue et méditée entrer en résonnance avec tout cela, et ensuite pour écouter ce qui souffle en moi et quels appels j’entends ?

Nous sommes tous Marthe et Marie, ce sont les deux parts en nous qu’il nous faut tenir et peut-être réconcilier. Ce temps de l’été qui a commencé est peut-être le temps propice, le temps favorable à cela, le temps pour s’arrêter un peu de la frénésie du quotidien et de nos engagements et pour tout déposer dans la prière. Profitons de ce temps plus calme pour cela et donnons-nous les moyens. Jésus est là, Jésus vient nous rejoindre chacun dans cette eucharistie, arrêtons-nous à ses côtés et écoutons !

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