Pierre et Mohamed

Publié le par Christophe Delaigue

C'est une pièce de théâtre, écrite par le frère Adrien Candiard, dominicain. Un monologue, ou plutôt une pièce avec un seul comédien, pour deux personnages qui se racontent... Présentée pour la 1ère fois au festival d'Avignon en 2011, elle a depuis été jouée des centaines de fois.

Je ne l'ai jamais vue... Je me rattraperai. Mais le texte vient d'être édité (en novembre 2017), avec un très belle préface de Mgr Jean-Paul Vesco, actuel évêque d'otan (où le fut Pierre, Mgr Pierre Claverie) et d'une postface du fr. Adrien, qui explique l'histoire et le pourquoi de cette pièce.

Adrien Candiard n'a pas connu Pierre Claverie, lui aussi dominicain. Il avait 13 ans quand celui-ci fut assassiné le 1er août 1996. C'est à partir de 2006 que l'un et l'autre deviennent compagnons, pendant le noviciat du jeune frère, qui découvre les écrits de l'évêque assassiné, notamment alors ses écrits sur le don de sa vie. Et c'est un pu plus tard, envoyé en études au Caire, qu'il approfondira sa connaissance de l'homme-martyr et surtout de son indéfectible volonté de dialogue inter-religieux, jusqu'au prix de sa vie, par amitié, au nom de sa foi au Christ qui n'abandonne pas celui qui souffre et qui meurt, comme Marie aussi au pied de la croix.

C'est bien de cela dont il s'agit. Pour Pierre Claverie comme pour les moines de Tibhirine dont il est question à un moment dans cette pièce, et comme les autres martyrs d'Algérie qui, eux tous, dix-neufs, seront bientôt béatifiés par l'Eglise catholique (l'annonce est tombée il y a quelques semaines). Pas comme martyrs de (ou à cause de) l'islam, mais martyrs avec leurs frères musulmans (parmi tant de ces frères) pour qui ils sont restés par amitié et au nom du Dieu qui veut entrer en dialogue avec chacun et qui n'abandonne pas le petit, le pauvre, le souffrant. Les musulmans d'Algérie étaient les premières et principales victimes de cet islamisme radical et terroriste qui naissait alors (on pourra lire cet article qui dit bien les choses).

Cette pièce, l'histoire de Pierre et Mohamed, c'est l'histoire d'un amitié, entre un évêque et un jeune musulman de 21 ans qui a accepté d'être son chauffeur, entre un évêque issue de l'Algérie fran!aise et coloniale qu'il avait dû quitter et une terre et un peule qu'il a découverts tard mais auxquels il s'est profondément attaché. La vie, l'amitié qui s'enrichit des différences, l'écoute et le dialogue, les ont lié à la vie à la mort. Et quand celle-ci s'est fait évidence, inéluctable, ils ne se sont pas défilés, ils n'ont pas abandonné. L'amitié est vie, l'amitié est plus forte que la mort. Et ils sont bouleversants les mots de prière du jeune Mohamed, trouvés sur lui, en finale d'un petit carnet qui l'accompagnait et qui est comme le fil conducteur de ce récit (nous dit Jean-Paul Vesco dans sa préface) ; une sorte de testament spirituel autour de ces trois mots “pardon”, “merci” et “à Dieu”, qui ne sont pas sans rappeler le texte célèbre de Christian de Chergé, prieur de Tibhirine, son testament spirituel à lui aussi...

Quelques pages d'une belle densité sur l'amitié, sur les raisons du dialogue et de rester en terre d'Algérie et d'islam alors que la mort se fait de plus en plus proche. Pierre nous dit le pourquoi de sa présence, dont Mohamed et leur amitié. Et Mohamed nous dit son respect devenu amitié avec Pierre, le basculement aussi que fut l'assassinat des moines d'Algérie, sa peur et son incompréhension de grandir, à 21 ans, dans un pays qui se meurt de la violence terroriste. Tout cela en quelques pages bouleversantes, en courts chapitres (courtes scènes, je suppose) qui alternent entre pensées de Mohamed et textes de Pierre.

Le cadre de cette pièce : Mohamed sur les collines d'Oran qui attend Pierre. L'avion a du retard. 1ère et dernière scènes. Nous sommes le 1er août 1996. Quelques heures avant leur mort, ensemble.

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Adrien Candiard, Pierre et Mohamed, Tallandier et éditions du Cerf, décembre 2017, 79 pages (petit format), 4€60.

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Du fr. Adrien Candiard, je vous rappelle son livre Comprendre l'islam, mais je vous recommande aussi et toujours ses deux livres de spiritualité que sont Veilleur, où en est la nuit ? et plus encore Quand tu étais sous le figuier...

A propos de dialogue inter-religieux et notamment avec l'islam, mais un livre de théologie, je ne saurai que vous réinviter à lire le livre du fr. Jean Druel, dominicain lui aussi, au Caire également, comme Adrien Candiard, Je crois en Dieu ! —Moi non plus.