La mort, un passage ?

Publié le par Christophe Delaigue

 

Avant d'être un livre, c'est d'un colloque dont il s'agit là, et même plus qu'un colloque, une rencontre, avec des interventions mais aussi des ateliers, du dialogue... Pendant près de 20 ans des théologiens du CTM (Centre théologique de Meylan-Grenoble) et des spécialistes du bouddhisme se sont rencontrés, ont travaillé, ont cheminé ensemble et avec celles et ceux qui participèrent aux divers évènements.

Plusieurs publications ont vu le jour, suite à ces journées, ces colloques, et ce livre est le fruit du 6ème de celles-là, après un précédent ouvrage en 2015 sur la question du désir, aux éditions Profac.

La mort, un passage ? Tel était le thème de ces rencontres qui eurent lieu au CTM en juillet 2015, tel est le titre de ce livre à la fois passionnant et difficile, dense, dont le sous-titre dit bien l'enjeu comme la structure elle-même de ce qui s'est vécu et qui nous est ici proposé : Regards croisés bouddhistes et chrétiens.

Précisons-le d'emblée, le bouddhisme est très divers et fort complexe, et il s'agit essentiellement dans ces pages du bouddhisme tibétain. Le christianisme lui aussi est multiple, et les intervenants sont ici tous catholiques. Un christianisme rencontrant et dialoguant, du coup, avec un (des ?) bouddhisme(s) sur une question existentielle et au coeur de nos croyances respectives (je ne peux utiliser le mot “foi” ici car le bouddhisme n'est pas de l'ordre de ce “croire” là), celle de la mort.

La mort, un passage ? Si elle est inéluctable et liée en sa source ou ses effets à la souffrance, comme le dira le jésuite belge Jacques Scheuer dans ses très belles pages de conclusion synthétique et d'ouverture, si elle marque une rupture par la perte de l'être que l'on aime ou accompagne, si elle est un saut dans un après quel qu'il soit, oui, la mort est un passage, que l'on pourrait ainsi (mais sans doute trop vite) résumer : passage de vies en vies, jusqu'à la libération qu'est l'Eveil, pour le bouddhisme, passage de la vie ici-bas à la Vie en Dieu, avec Dieu, pour le christianisme.

Après un liminaire de Bertrand Dumas, alors directeur du CTM et maintenant enseignant à la faculté de théologie de Strasbourg, qui donne le cadre et la structure du livre, et une introduction fort intéressante à la problématique qui a été confiée à Dennis Gira, spécialiste catholique de dialogue interreligieux et notamment quant au bouddhisme, après un exposé biblique sur la question de la mort dans la tradition juive et les écrits du Nouveau Testament (y avait-il pendant le colloque une autre contribution sur des écrits fondateurs au bouddhisme quant à la mort comme questionnement mais qui n'aurait pas été livrée pour cette publication ?), l'ouvrage aborde trois thématiques où s'alternent intervention d'un bouddhiste et autre intervention d'un ou d'une catholique : (1) de l'art de bien mourir, (2) mort et après mort dans nos traditions respectives, et enfin (3) les rites liés à la mort.

C'est passionnant. Mais difficile. Difficile car le bouddhisme (et les bouddhismes) c'est vraiment un monde dont on ne connaît vaguement qu'un petit bout quand on parle de réincarnation ou de karma ou de nirvana. Des mots, excusez-moi, qu'un bouddhisme occidental un peu à la mode nous donne d'entendre mais qui ne sont qu'une petite partie visible d'un iceberg, d'un monde complexe et dense, d'une pensée qui nous est quand même très étrangère si on n'en est pas spécialiste ou si on n'y appartient pas. Difficile donc, d'autant plus qu'il y a beaucoup de termes précis, très spécialisés, pas toujours accompagnés d'une petite note de bas de page qui en donnerait la définition, ou d'un glossaire en fin de livre qui serait une réelle aide !

Difficile donc, dense, mais passionnant. Passionnant dans ce qu'il nous permet de découvrir un peu cet univers qu'est le bouddhisme et ces questions liées à la mort, mais passionnant aussi, pour le catholique que je suis, dans les exposés sur le christianisme et la mort, notamment ceux du P. Michel Demaison, dominicain, sur l'art de bien mourir (et donc de vivre), et de Bertrand Dumas, “De la mort à la vie : l'espérance des chrétiens”. Des chapitres, avec la contribution biblique de Marilyne Darbellay, que l'on voudrait conseiller à la lecture de toute personne engagée dans l'accompagnement des personnes en deuil, par exemple, et plus largement à tout chrétien souhaitant réfléchir un peu à cette question cruciale de toute vie et qui se trouve être au coeur de notre foi puisque de la mort du Christ jaillit sa résurrection et les promesses de résurrection qu'il nous fait et que nous entendons dans la liturgie tout au long de ce temps pascal dans lequel nous sommes en ce moment.

On retiendra des pages conclusives de Jacques Scheuer l'appel à entendre non seulement des convergences mais aussi les différences profondes qui marquent nos cultures et nos traditions respectives ; l'appel à nous aider, en nous comprenant mieux, à accompagner nos contemporains, face à la mort, à une époque où les croyances sont pour beaucoup plus mélangées ou moins connues ou identifiées clairement, dans une société où beaucoup sont en quête de sens et redécouvrent du religieux ou du spirituel, mais de façon diffuse, dans un monde globalisé aussi où en Asie des chrétiens ont besoin d'être accompagnés dans leur passage comme des bouddhistes, ici en Europe, ont également ce même besoin. Un défi pour notre société et pour chacune de nos traditions. Le défi, plus largement, du dialogue interreligieux.

Je le redis, c'est passionnant même si c'est une lecture difficile car spécialisée. Le choix a été fait de respecter le côté dialogue par l'alternance des exposés (mais sans retranscription des débats ou questionnements mutuels qu'il y a peut-être eu au cours du colloque) ; on pourrait envisager aussi une lecture par traditions : les chapitres bouddhistes les uns à la suite des autres, pour mieux comprendre ce monde, et les chapitres sur le christianisme comme un en soi aussi. Une double lecture qui s'avèrerait je crois bénéfique pour tirer le maximum de ce qui fut visiblement un beau et bon colloque, une belle rencontre.

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La mort, un passage ?, sous la direction de Philippe Cornu et de Bertrand Dumas, éditions du Cerf, coll. Patrimoines, novembre 2017, 184 pages, 25€.

Publié dans Théologie

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