Homélie dimanche 24 février 2019

Publié le par Christophe Delaigue

7ème dimanche du Temps Ordinaire / Année C

Eglise de la Ste Croix, Ixelles (Bruxelles)

Jr 31,7-9 / Ps 125 (126) / He 5,1-6 / Mc 10,46b-52

 

Ces paroles qu’on vient d’entendre sont exigeantes, si on les écoute vraiment, si on les prend au sérieux Et c’est vrai, c’est franchement radical ce à quoi Jésus nous appelle, c’est même déroutant, c’est dérangeant. Et c’est fou qu’il puisse croire que ça va nous être possible, c’est fou cette espèce de confiance qu’il a en nous – sans quoi, excusez-moi de vous le dire, il n’oserait pas nous appeler à cela.

Cet appel, vous l’avez entendu c’est l’appel à aimer. Mais plus que cela, c’est l’appel à aimer même nos ennemis. Et Jésus a insisté, on l’a entendu deux fois dans ce même passage d’évangile. Pas juste aimer ceux qui sont comme nous, ceux qui nous aiment, ceux qui nous sont aimables, non, ça tout le monde sait le faire, ou tout le monde peut le faire, ai-je envie de dire, bien que si on regarde en vérité notre vie à chacun on sait bien que c’est déjà pas si simple d’aimer toujours ceux qui nous aiment…

Non, nous sommes appelés à plus, Jésus nous croit capable de plus. Aimer même nos ennemis… Et même, ajoute-t-il, souhaiter du bien à ceux qui nous maudissent et prier pour ceux qui nous calomnient… Et comme si ça ne suffisait pas, il en rajoute une couche avec cette histoire de manteau volé et de tunique à donner, et avec cette histoire de joue à tendre si on nous frappe. 

Ce que Jésus est en train de nous dire, ce à quoi il veut nous appeler, c’est à sortir quoi qu’il arrive du cercle de la violence et de la vengeance, et aussi du cercle mortifère des jugements que nous posons les uns sur les autres… C’est le seul chemin possible vers plus de paix, c’est le seul chemin possible d’un bonheur véritable, le mien et donc aussi et pour cela celui de l’autre.

C’est ça que Jésus veut nous dire avec cette histoire de tunique : « On t’a volé, comment vas-tu faire pour ne pas entrer dans la spirale de la vengeance et de la violence ? Comment vas-tu faire pour sortir d’une justice de l’égalité ou de la rétribution, voire une justice de la punition ? Réponse de Jésus : montre toi plus malin, montre-toi plus intelligent ; et même plus que cela, montre-toi aimant ; et voit alors et comprend pourquoi l’autre t’a volé. Il t’a pris ton manteau ? C’est qu’il en avait besoin, donne-lui une tunique… »

Même logique pour cette histoire de joue à tendre : « On t’a frappé sur la joue droite ? Que vas-tu faire, te venger, frapper en retour ? Et l’autre après, que fera-t-il ? Te frapper de nouveau, pour se venger lui aussi de ta vengeance ? Et alors, qu’est-ce qu’on fera après ? Et si au lieu de frapper tu trouvais une autre solution ? Pas juste tourner les talons et fuir, ce qui nous résoudra finalement rien, mais trouver une autre façon ? Et si, du coup, tu tendais la joue autre ? » Car c’est cela que dit Jésus : « tendre la joue autre », littéralement en grec, c’est-à-dire soit « tendre l’autre joue », comme c’est traduit dans notre texte de ce matin, mais aussi, pourquoi pas, « tendre la joue autrement »… C’est-à-dire : trouver comment désarmer l’autre sans fuir, désarmer l’autre en restant là face à lui, désarmer l’autre en restant dans la relation…

Car c’est bien de cela dont il s’agit dans ce que Jésus nous invite à vivre : aimer c’est une histoire de relations. C’est décider d’être là avec l’autre, d’être là pour l’autre, quel qu’il soit, quelle que soit son histoire, ses croyances ou le mal qu’il ait pu faire. C’est croire qu’en lui il y a, quoi qu’il arrive et même très enfoui peut-être, croire qu’en lui il y a du bon et de beau qui ne demande qu’à advenir, qu’à éclore ou qu’à grandir.

Et nous le savons, Jésus le dira aussi, aimer et pardonner c’est indissociable. A plus forte raison s’il s’agit d’aimer même ses ennemis… Aimer c’est voir en l’autre, quoi qu’il arrive, un frère ou une sœur en humanité, quelqu’un que Dieu aime et qu’il voudrait aimer comme un Père, quelqu’un que Dieu veut sauver, comme moi et comme chacun de vous…

Peut-être qu’aimer l’autre comme un ami ou comme un frère m’est impossible à vue humaine, oui c’est vrai. Mais peut-être que je peux déjà apprendre à prier pour lui. Ou si ça m’est trop difficile à demander au Seigneur la force d’y arriver petit à petit et que ce me soit donné un jour, grâce à tel événement ou telle personne qui va me permettre cette expérience de libération, de salut, qui est de l’ordre de la vie et de la résurrection…

Si nous arrivons à aimer mieux et à pardonner, si nous apprenons à aimer même nos ennemis, s’il nous est donné d’arriver petit à petit à sortir des cercles de la vengeance, du jugement et de la violence, nous allons découvrir qu’un chemin de bonheur entre nous et autour de nous est possible, nous allons faire l’expérience d’une paix qui peut se vivre et se répandre autour de nous.

Et Jésus a cette confiance là en nous. Il nous y appelle car il sait que nous le pouvons. A condition que nous lui fassions cette confiance là, évidemment, et que nous le lui demandions, dans la prière, mais aussi dans le mystère de l’eucharistie que nous célébrons et qui nous rassemble. Il est notre force, il est Celui qui veut vivre en nous et qui donne l’Esprit Saint, l’Esprit Saint qui lui seul peut transformer nos cœurs, petit à petit, ce même Esprit Saint qu’il nous faut demander aussi pour celles et ceux que nous n’arrivons pas à aimer ou qui nous ont fait du mal ou qui violentent ce monde, qu’il vienne pacifier aussi leur vie, leur cœur, qu’il leur soit fait comme à nous le don d’une telle conversion…

Nous ne pouvons pas changer nous le cœur de l’autre. Mais nous pouvons demander à Dieu de le faire et que l’autre se laisse faire, par les moyens que Dieu voudra, en espérant que l’autre, librement, consentira, grâce à telle main tendue ou tel sursaut dans je ne sais quelle épreuve. Nous pouvons le demander à Dieu. C’est frère Roger de Taizé qui disait ces quelques mots qui m’ont toujours frappé et qui m’habitent souvent : « Rien n’est plus responsable que de prier ». C’est exactement de cela dont il s’agit. Prier pour l’autre c’est déjà l’aimer, c’est déjà vouloir qu’un chemin de paix soit possible et un jour envisageable…

En n’oubliant pas que le Père ne peut pas grand chose sans nous, car il nous aime trop pour ne pas respecter notre liberté. Il souffle en nous des chemins de vie, il nous adresse des appels, comme ce matin, par sa Parole. A nous d’entendre et de trouver comment mettre en pratique, avec le Christ qui se rend présent à nous et qui est là, compagnon de route à nos côtés, le Christ qui nous a dit en finale de notre évangile de ce matin : « Soyez miséricordieux comme le Père est miséricordieux »

La miséricorde, c’est quoi ? C’est l’amour de Dieu qui veut prendre soin de chacun, y compris de l’autre qui est un ennemi ou un étranger – pensez à la parabole du bon samaritain – ; la miséricorde, nous disait aussi le pape François pour l’annonce de l’Année de la miséricorde, il y a presque quatre ans – la miséricorde c’est l’amour de Dieu qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance [*]… L’amour qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance… Dieu nous aime ainsi, et il a pu nous le manifester dans telle ou telle expérience de foi ou dans tel événement ou telle rencontre, et il nous appelle à la vivre à notre tour : être des consolés qui consolent, des pardonnés qui pardonnent et qu’ainsi, ayant trouvé ou retrouvé espérance et confiance, nous le permettions à d’autres.

Le Christ a aimé jusqu’à donner sa vie jusqu’au bout, il a aimé en se livrant à la violence des hommes et du péché, il nous a aimé jusqu’à traverser pour nous et comme nous le mystère de la souffrance, du mal et de la mort. Et sur la croix il a prié ainsi : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font »… Il ne s’est pas défilé, il n’a pas sauvé sa peau, il a consenti par amour pour nous et pour tous les hommes. C’est ce que nous célébrons ce matin encore, comme à chaque eucharistie…

Nous nous tournons vers lui le Christ, nous mendions sa présence, sa force. Nous prenons quelques instants de silence, si vous le voulez bien, pour déposer au Seigneur tout ce que ces mots et sa Parole réveillent nous, pour lui confier peut-être celles et ceux que nous n’arrivons pas à aimer et pour lui demander sa paix. Dans la confiance de son amour qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance… Amen.

 

[*] Cf. Misericordiae vultus, 11 avril 2015, n.3§2.

Publié dans Homélies

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