Des profondeurs de nos coeurs (Cardinal Sarah)

Publié le par Christophe Delaigue

 

Il faut bien que je l'avoue, s'il n'y avait pas eu toute cette polémique bien pénible je trouve je ne suis pas sûr que j'aurais lu ces pages. Ils ont donc bien réussi leur coup.... Le Cardinal Sarah et... je ne sais qui d'autre, peut-être même certains dans l'entourage de Benoît XVI... Ce qui est sûr c'est que le pauvre pape émérite a été instrumentalisé et qu'il a en tout cas manqué de prudence... Et c'est pénible... Il me semble que cela va nécessité de clarifier ecclésiologiquement et canoniquement une telle situation pour l'avenir. Faut-il d'ailleurs parler de pape émérite alors qu'être pape dit une fonction et qu'il me semble qu'il serait plus juste de parler d'évêque émérite de Rome, permettant ainsi de bien entendre qu'il n'y a qu'un seul pape dans l'Eglise ! Passons... car c'est un autre sujet...

Ce livre, donc... Je l'ai lu. Et je ne regrette pas même s'il m'a tout à la fois agacé, intéressé, et même touché. Oui oui...

C'est agaçant sur la forme comme sur le fond. Sur la forme, à cause de cette polémique éditoriale et rédactionnelle. Et agaçant car on sent une peur des suites éventuelles du synode sur l'Amazonie, et c'est comme si le cardinal Sarah entendait faire pression sur le Pape François en devançant son texte à venir. Car, avouons-le, il aurait pu lui écrire directement (ce qu'il a peut-être fait d'ailleurs) plutôt que de nous entraîner avec lui dans son opposition à ce que certains semblent vouloir de l'instauration d'un clergé marié pour des régions telles l'Amazonie. Ceci dit, le Pape François le veut-il vraiment ? Ce n'est pas si sûr. Je crois même avoir lu que cette question dite des viri probation n'apparaissait finalement pas dans le Document final du Synode des évêques ?

Agaçant sur la forme et la façon de faire, donc. Et agaçant sur le fond. Là aussi à plusieurs niveaux. D'abord parce que le texte de Benoît XVI n'est pas si bon que cela, intéressant par certains côtés mais comme s'il n'était pas complètement finalisé... Et agaçant sur le fond dans le corps lui-même du livre qu'est la contribution propre du Cardinal Sarah qui est catastrophiste et de ce fait là un peu pénible à lire du moins dans sa première partie. Et tout au long de la lecture de ces pages je ne cessais de penser aux Eglises d'Orient et à ses prêtres mariés, me sentant mal pour eux... Que j'aimerais entendre leurs réactions, à la fois sur le sens de leur ministère ainsi vécu, les articulations humaines, familiales, spirituelles et théologiques avec le sacrement de mariage, mais également quant aux difficultés qui se posent, là aussi aux plans humain, familial, spirituel et théologique...

Si le Cardinal entend montrer et démontrer que le célibat sacerdotal n'est pas qu'une question de discipline comme on le dit souvent, mais qu'il y a quelque chose de plus profond, ontologique dit-il, il ne peut le faire de façon si heurtante je trouve et violente à l'encontre de nos frères prêtres d'Orient ou de ceux, par exemple, issus de l'anglicanisme que le pape Benoît XVI en son temps permit d'accueillir, mariés pour certains. Certes, dit le Cardinal Sarah, ce sont des situations d'exceptions qui sont possibles mais parce qu'elles restent d'exception dans la discipline de l'Eglise latine.

Ce qui est agaçant encore c'est que voulant défendre le célibat sacerdotal, notre auteur s'emporte contre tout ministère nouveau et notamment féminins, balayant un peu vite le sujet. Et faisant, à mon avis, un drôle de raccourci : au nom de l'appel à décléricaliser l'Eglise (cf. crise des abus), il en appelle à ne pas cléricaliser les hommes mariés et les femmes. Pas sûr que ça aide à la décléricalisation même si l'on sait bien que derrière cette expression il ne s'agit en fait et pas seulement des seuls prêtres mais bien d'une façon plus large d'exercer l'autorité, y compris par des laïcs.

Bon... une fois tout cela étant posé, je l'ai dit plus haut, j'ai trouvé intéressant et j'ai même été spirituellement touché. Car je crois au célibat sacerdotal comme signe du sens de notre ministère dans le don total de notre vie à Dieu et aux hommes et aux femmes à qui nous sommes envoyés, au nom du Christ qui s'est donné totalement ; je crois au célibat sacerdotal comme union particulière au Christ époux de son Eglise et comme appel à se donner pour le peuple auquel nous sommes envoyés et dans lequel nous ne sommes pas choisis ; je crois en ce sens à l'envoi par Dieu et par l'Eglise, recevoir un prêtre et non pas se le choisir, ce que le célibat dit et permet. Je vous l'accorde, tout cela est un peu trop vite dit, en tout cas j'ai été intéressé ; y compris par les mises au point historiques (qu'il faudrait aller vérifier et approfondir) quant au célibat et à la question de l'abstinence sexuelle qui semble s'être vite imposée au cours des premiers siècles de la vie de l'Eglise. Et par le lien brièvement évoqué au détour d'une page entre réforme de l'Eglise et radicalité évangélique...

Pour moi cela fait sens que notre ministère soit vécu dans un célibat de type consacré. Si celui-ci n'est pas vécu ainsi, d'ailleurs, mais seulement comme une discipline imposée ou extérieure, comment peut-on le vivre de façon paisible et comme un chemin spirituel humanisant ?

Et j'ai de ce fait été très touché par les pages finales du texte propre au Cardinal Sarah (p.145 ss.) qui sont une adresse spirituelle aux prêtres et aux séminaristes sur la vie de prière du prêtre, première, et la vie d'amitié avec Jésus qui permet de se donner à sa suite. De très belles pages que je recommande vraiment – plus que celles qui précèdent, du moins plus que la première partie de sa contribution.

Le Cardinal Sarah est assez dur avec des théologiens ou évêques ouverts à un ministère de prêtres mariés. En même temps ses arguments pour la mission sont pour certains intéressants, du moins dans ce que cela pourrait produire d'un affaiblissement du célibat sacerdotal qui deviendrait choix possible. Avec le risque d'un clergé à deux vitesses et une perte de sens du ministère dans sa dimension de don et d'envoi en mission au nom du Christ. Et quitte à déborder sur la question d'éventuels ministères féminins il aurait pu aborder du coup la question du diaconat permanent, son sens, et ce qu'il produit, les difficulté également...

En refermant ces pages je suis heureux de les avoir lues. Mais elles appellent à une réflexion profonde, je crois. Et plus que cela, même. Cela appelle à un discernement ecclésial qui soit réflexion et prière, pour entendre ce que l'Esprit veut souffler aujourd'hui pour la mission. Nous avons besoin de prêtres, nous avons aussi besoins de missionnaires, qu'ils soient hommes ou femmes, que le don d'eux-mêmes soit ministériel ou non. Je ne sais ce que le Pape François fera de tout cela et ce qu'il invitera à vivre ou à réfléchir, nous pouvons le porter dans la prière et demander au Seigneur qu'il nous éclaire tous, ensemble, pour que son Eglise avance dans une communion et une paix renouvelées. C'est ma prière au terme de cette semaine de polémiques autour de ce livre...

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Cardinal Robert Sarah et Benoît XVI (ou avec sa contribution), Des profondeurs de nos coeurs, Fayard, janvier 2020, 175 pages, 18€.

Publié dans Théologie, Actualité

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