Homélie dimanche 16 février 2020

Publié le par Christophe Delaigue

6ème dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Si 15,15-20 / Ps 118 (119) / 1Co 2,6-10 / Mt 5,17-37

 

Les propos de Jésus, ce soir, c’est du « lourd » ! Ils sont durs, ils sont exigeants… Ils font partie de ce grand discours inaugural qu’il adresse dans l’évangile de Matthieu à ses disciples… Et en termes de Bonne nouvelle, il me semble qu’on aimerait entendre d’autres choses, plus « soft » en fait ! Sauf que c’est cette Parole-là qui nous est adressée et que c’est cette Parole-là qu’on est appelé à recevoir et à accueillir comme une Bonne Nouvelle…

Qu’est-ce que Jésus veut nous dire ? Jésus nous parle de la Loi… Il y a les mots de la Loi, les règles qui nous sont données. On oublie souvent que ce sont en fait ce que j’aime appeler des « balises de vie », comme des pierres ou des marques pour indiquer un sentier en montagnes, des « balises de vie » pour indiquer un chemin, et donc que ça ne devrait pas être brandi comme un en soi enfermant mais comme une direction que ça ouvre.

Non pas qu’il n’y ait pas besoin de règles, Jésus le dit bien ce soir. Mais rappelons-nous d’abord que Dieu veut pour nous la vie, qu’il veut pour chacun la vie ; rappelons-nous qu’il veut nous sauver, qu’il vient nous révéler le Père qui est un Dieu sauveur… Or il y a une façon de vivre la Loi et de vivre toute règle qu’on se donne qui est mortifère pour l’autre parce qu’elle le condamne, elle l’exclut. Et c’est du coup mortifère pour soi aussi… Comme il y a aussi une façon d’utiliser la Loi qui nous dédouanerait un peu facilement, on peut se cacher derrière et ne pas prendre ses responsabilités, une façon de vivre avec des sécurités apparentes qui nous rend en fait aveugles sur nos propres comportements qui ne sont pas toujours libérateurs, pas toujours du côté de la vie. Voilà ce que Jésus pointe dans cette page d’évangile qui vient nous bousculer…

On le voit très bien, par exemple, avec la première situation que Jésus rappelle et expose : il a été dit de ne pas commettre de meurtre – ce qu’on comprend bien si on est honnête avec la vie, parce que qui d’entre nous peut décider en vérité, et en toute clarté d’esprit et de cœur, de la valeur ou non de la vie de telle ou telle personne – ; eh bien Jésus va plus loin : il y a des situations où c’est mortel ce qui se vit entre nous, au sens figuré peut-être, au sens symbolique : tout homme qui se met en colère, par exemple, nous dit Jésus, est en train de commettre une forme de meurtre. On jugerait facilement un meurtrier et on ne verrait pas que certaines de nos attitudes de colère ou de jugements sont une forme de mise à mort de l’autre… Ça me fait penser à ce qu’il dira, Jésus, à propos de la paille et de la poutre, vous savez, toutes ces fois où on juge l’autre à cause de ses actions ou de sa façon de voir les choses qui sont comme de la paille dans son œil – un peu handicapant, avouons-le, – toutes ces fois où on juge alors qu’on est complètement aveuglés par notre propre péché, cette poutre qui est dans notre œil à nous. Ça nous guette tous, malheureusement...

Oui, dit Jésus, il y a des colères qui tuent l’autre… Sans doute qu’il faudrait s’accorder sur ce qu’il met derrière ce mot car lui-même, un jour, se mettra en colère dans le Temple, cette colère par laquelle il s’est élevé contre les profiteurs du système qui faisaient leur business sur le don des petites gens qui voulaient prier Dieu. Tout sera donc dans l’intention. Il y a des attitudes les uns envers les autres qui sont mortelles, il y a des attitudes ou des façons de nous parler qui sont chemin de mort pour l’autre.

Or Jésus nous appelle à la vie, il nous appelle à être des ressuscités et des ressuscitant les uns pour les autres, c’est tout l’enjeu de l’appel à aimer qui est vraiment le cœur de l’évangile, le cœur de son message, le cœur de sa vie, et qu’on réentendra avec force dimanche prochain.

Voilà l’accomplissement de la Loi, cet appel à aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même… Tout se résume en ces mots et toute règle, tout commandement, en tant que « balise de vie », doit être un déploiement de cet appel ! Aimer… et donc pardonner… décider ou apprendre à ne pas juger, au sens de condamner… apprendre à croire en l’autre, quelle que soit son histoire ou quel que soit le mal qu’il ait pu faire, croire qu’il y a en chacun, quoi qu’il arrive, du bon et du beau à faire éclore, même très enfoui, croire que chacun a quelque chose à apporter à ce monde, même s’il l’ignore ou s’il n’y croit plus…

Et nous le savons, d’ailleurs, qui peut aimer en vérité sans vivre des chemins de réconciliation ? C’est la suite de ce que Jésus nous dit ce soir : « Lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel – ce que nous allons faire dans quelques instants –, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite reviens présenter ton offrande » 

Pour de vrai, qui d’entre nous peut rester là, assis sur son banc, sans sourciller à cette parole… pour de vrai… ? Quelles sont ces réconciliations qui nous sont difficiles, ces réconciliations que nous n’arrivons pas à vivre, voire que nous n’avons même pas envie de vivre ?

Je ne suis pas en train de juger quiconque, évidemment, je suis comme vous, en chemin, en chemin de résurrection et de salut, appelé comme chacun d’entre vous à me laisser transformer par l’Évangile, parce que je crois que c’est Bonne Nouvelle et donc chemin de vie… Mais franchement, pour de vrai, quelles sont pour chacun de nous, quelles sont dans notre histoire personnelle à chacun, et peut-être même dans notre histoire commune, notre histoire paroissiale et communautaire, quelles sont ces réconciliations difficiles et douloureuses qui nous empêchent d’être vraiment en adéquation avec l’évangile de ce jour ? Voilà ce que nous avons à présenter chacun au Seigneur, tout à l’heure, quand nous allons offrir à Dieu le pain et le vin, ce pain et ce vin qui vont devenir, par notre prière à l’Esprit Saint, cette présence de Jésus qui vient nous pas pour les justes et les biens portants mais qui vient pour les malades et les pécheurs… que nous sommes…

Jésus voudrait vraiment qu’on prenne conscience de cela… C’est pour cela que dans la suite de l’évangile ses propos sur les yeux à jeter et les mains à arracher ont quelque chose de franchement choquant ; l’intention de Jésus c’est de créer en nous une sorte d’électrochoc, c’est de provoquer en nous une sorte de sursaut de conscience ; son intention c’est qu’on se bouge, c’est qu’on prenne conscience que nous avons besoin de lui, de sa présence, de sa grâce, de son aide. 

Et l’intention de Jésus c’est qu’on arrête de se croire supérieurs aux autres et qu’on les juge… Il veut que nous regardions notre vie en vérité, que nous osions reconnaître notre faiblesse et même notre péché ! Ça tombe bien le carême commence dans 10 jours et ça peut être l’occasion qui nous est donnée de redécouvrir le sacrement du pardon ! 

En tout cas ces propos de Jésus et son intention ça n’est pas pour nous culpabiliser ou pour nous pousser à nous apitoyer sur nous-mêmes, non ; mais pour que nous prenions conscience qu’il peut nous aider et que l’enjeu de notre vie ce n’est pas d’écraser les autres ou nous croire meilleurs qu’eux, mais c’est de décider pour de vrai de prendre soin les uns des autres, décider pour de vrai de vivre l’Évangile et de croire pour de vrai que tout seul c’est trop dur, que pour y arriver il nous faut mendier sa présence, sa force, son aide. Tout simplement parce qu’il croit, Jésus, il sait qu’en chacun il y a du bon et du beau à faire éclore et dont il faut prendre soin… Regard qu’il nous invite alors à poser les uns sur les autres, mission pour laquelle il nous donnera ce dont nous avons besoin, à condition que nous le lui demandions, que nous y croyions et que nous le voulions bien…

Vivre l’Évangile – je finirai par là – c’est bien, alors, histoire d’œil et de mains. C’est histoire de regard : apprendre à regarder l’autre avec amour et confiance ; et pour cela il faut des yeux purs d’intention. Et vivre l’Évangile c’est prendre soin de l’autre ; pour cela il faut des mains pleines de tendresse… Alors je prie pour que les borgnes et les manchots spirituels que nous sommes, reconnaissent qu’il leur faudra toujours mendier auprès de Jésus sa force et sa présence, pour vivre à sa suite et pour aimer, et que c’est chemin de vie et de salut. C’est bien ce que nous sommes invités à célébrer ce soir encore comme en toute eucharistie.

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