Homélie dimanche 23 février 2020

Publié le par Christophe Delaigue

7ème dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Lv 19,1-2.17-18 / Ps 102 (103) / 1Co 3,16-23 / Mt 5,38-48

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Je suis tombé malade au cœur de l’année de la miséricorde [1] – dans la phase de la maladie qu’on pourrait dire massive ou déclinante, en tout cas d’accélération et visible. Au cœur de l’année de la miséricorde… Et alors, me direz-vous ? Pourquoi commencer ainsi cette homélie ? Quel rapport avec ce qu’on vient d’entendre ?

Pendant cette année jubilaire – on était en 2016 – j’ai été profondément marqué, et je le suis encore, par un verset d’évangile qui ressemble étrangement à l’appel que le début de la 1ère lecture nous a adressé avec son « Soyez saints, car moi, le Seigneur Dieu, je suis saint » 

Le pape François nous a rappelé dans son exhortation apostolique sur la sainteté que nous sommes tous appelés à la sainteté, dans le réel concret de notre vie ordinaire. Or c’est quoi la sainteté ? Rappelons-nous d’abord que Dieu seul est saint, il est le Saint. Et sa sainteté, ce qu’il est, c’est son amour. Dieu est amour dit avec force la 1ère épitre de St Jean, dans nos bibles. L’amour miséricordieux du Père.

Or, ce verset d’évangile qui m’habite depuis 4 ans maintenant et qui est pour moi comme une balise de vie, et même une espèce de devise spirituelle, c’est justement l’appel de Jésus dans l’évangile de Luc quand il nous dit : « Soyez miséricordieux comme le Père est miséricordieux » (Lc 6,36) ; c’est juste après les Béatitudes de Luc et figurez-vous que c’est même juste après l’appel qui est celui qu’on vient d’entendre à l’instant dans l’évangile, mais chez Luc, l’appel à aimer nos ennemis… « Soyez miséricordieux comme le Père est miséricordieux » …

Or la miséricorde de Dieu, qu’est-ce que c’est ? J’ai redécouvert, pendant cette fameuse année jubilaire, que la miséricorde, nous a dit alors le pape François, c’est l’amour de Dieu qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance [2]. L’amour qui pardonne, on le sait, on nous en parle souvent, et finalement les lectures de ce jour nous orientent dans cette direction-là, notamment la 2ème lecture et l’évangile, avec cet appel de Jésus à aimer même nos ennemis, ce qui suppose des chemins de pardon et de réconciliation – c’est-à-dire apprendre à mettre des mots ensemble, c’est ça que ça veut dire la réconciliation. On le sait tout ça, même s’il y a dans nos vies des chemins de pardon qui sont difficiles à envisager et à vivre…

Mais la miséricorde c’est plus large, c’est aussi cette dimension de consolation que le Seigneur nous promet et qu’il nous appelle à vivre très concrètement les uns pour les autres, nous qu’il invite à devenir saints comme Dieu est saint, nous qu’il appelle à devenir miséricordieux comme le Père est miséricordieux… Là est sa perfection...

L’amour de Dieu qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance. C’est ça aimer. Et dans la 1ère lecture de ce jour on a entendu que cet appel à la sainteté se décline en divers commandements très concrets dont la liturgie nous rappelait la semaine dernière qu’ils s’accomplissent – ces commandements – et se rassemblent ou prennent tout leur sens dans le double appel que Jésus nous laisse, le double appel à aimer : aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même ; ou, pour le dire autrement, pour le dire comme dans l’évangile de Jean : nous aimer les uns les autres comme le Père nous a aimés.

Aimer et se laisser aimer… Aimer et se laisser aimer de la miséricorde même du Père – qui est, je le redis : son amour qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance. Et se laisser aimer ainsi pour apprendre à aimer mieux.

Si j’en crois l’évangile de ce jour, aimer ça peut commencer par prier pour l’autre. C’est ce que Jésus vient de nous dire avec cet appel radical et tellement exigeant à aimer même nos ennemis, appel que Jésus complète de cet autre appel à prier pour ceux qui nous persécutent. Quand c’est trop dur d’avancer sur des chemins de pardon et de réconciliation, quand c’est dur d’envisager qu’il soit un jour possible d’aimer nos ennemis, c’est-à-dire ceux qui nous font du mal, commençons par prier. Prier, c’est-à-dire nous en remettre à l’amour de Dieu, implorer sa force et qu’il nous éclaire. Et apprendre ainsi à lui confier, déjà, le chemin de celles et ceux que nous n’arrivons pas à aimer et peut-être même que nous n’envisageons même pas pouvoir ni vouloir arriver à aimer…

Aimer et prier… En vous disant cela, je ne peux m’empêcher de penser à vous, et de penser à ce qui nous rassemble tout particulièrement ce matin. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce soutien dont j’ai bénéficié, par la prière déjà, qui m’a aidé à tenir dans l’épreuve de la maladie, ce soutien tellement important qui m’a permis de garder confiance et espérance, même dans les heures les plus difficiles. Dans le combat je savais et je sentais que je n’étais pas seul. Et dans les quelques nouvelles que j’arrivais parfois à échanger j’ai souvent parlé de cette armée de priants qui étaient avec moi et dont beaucoup d’entre vous avez été. Mystère très concret de la communion des saints. Et surtout force de vie. Force de vie qui a été tellement importante et qui donne la paix du cœur et cette joie profonde qui va avec. Et je vous assure que ça n’est pas des mots, c’est vraiment l’expérience qui m’a été donnée de vivre !

Aimer peut donc commencer par la prière. Je le crois vraiment. Et aimer c’est vraiment de l’ordre de cette consolation et de toutes ces formes de présence qui donnent ou redonnent confiance et espérance. Aimer c’est déjà prendre soin. Prendre soin de l’autre. Et pour moi qui étais un activiste passionné, ce fut l’apprentissage à me laisser faire et à rendre grâce de me savoir et me découvrir toujours plus aimé et porté par les uns et par les autres…

En vous disant cela je repense à ce que j’ai vécu en Belgique, je repense à l’accueil de ces frères de communauté qu’ont été les séminaristes de la Maison Ste Thérèse qui m’ont si bien accueilli, entouré et porté. Je repense aussi à ces heures de prière, dans notre petite chapelle où j’ai fait l’expérience de la présence indicible de Dieu et de son amour, l’expérience de cette paix et cette joie profondes qui ont vraiment été de l’ordre de cette consolation qui devient force de vie. Et qui est expérience de salut et de guérison intérieure… Quel mystère quand même ! Je vous l’avoue !

Et je partageais vendredi soir à des jeunes qui se retrouvent en équipe Magis – c’est les équipes jeunes CVX – je leur partageais combien nos lieux de fragilités peuvent devenir les lieux mêmes de la grâce de Dieu pour nous, le lieu où il passe dans notre vie et nous rejoint, le lieu même d’une certaine fécondité. Mais qu’on a besoin du soutien mutuel pour le voir, pour ne pas se laisser envahir par les forces du mal qui sont là, en l’occurrence pour moi celles de la maladie et du doute qui peut aller avec.

Certains le savent, combien je me suis demandé quel sens tout cela avait, quelle pouvait bien être la volonté de Dieu lorsque je n’arrivais même plus à présider l’eucharistie ni à prêcher. On peut sombrer quand on a l’impression d’être dans la nuit noire. Sauf que Dieu est là quand même, même si mon expérience immédiate est peut-être qu’il se tait ou qu’il dort. Mais le réel c’est que la vie nous traverse quand même, quoi qu’il arrive, même imperceptible au cœur de notre quotidien qui peut sembler bien atrophié.

Chaque jour je me suis obligé à essayer de recueillir ce qui était de l’ordre de la vie qui est là malgré tout. C’était ma façon de prendre soin de cette part sacrée en nous qu’on ne peut pas nous enlever et qui est, je le crois vraiment, présence de Dieu qui dessine un chemin au cœur de nos traversées.

Je disais qu’aimer c’est prendre soin. Eh bien aimer Dieu c’est apprendre à prendre soin de sa présence en nous. Dans cette confiance qu’il est là. Et c’est grâce à cela, grâce à cette paix et cette joie données, cette paix et cette joie reçues dans la prière, que j’ai pu vivre, plus ou moins facilement je vous l’avoue, les étapes d’abandon auxquelles la maladie me conviait, des étapes de consentement au réel de la vie telle qu’elle est mais qui est bien là. Et j’ai fait l’expérience qu’il me fallait avancer de consentement en consentement. Ce qui, en fait, est vrai pour toute vie et pour chacun de nous, quoi que nous ayons à traverser.

Je crois que c’est cela la résurrection que nous célébrons ce matin encore dans cette eucharistie qui est le lieu sacramentel de la grâce qui se donne et se manifeste au cœur du non-sens du mal et de la mort. Passage de Vie que Jésus nous a ouvert, passage de Vie qu’il nous a offert, et dont j’ai toujours pressenti combien cette Bonne nouvelle qui est promesse de vie peut vraiment être ce que j’aime appeler un moteur de vie et de confiance, quoi qu’il nous arrive.

Alors au cœur de cette eucharistie, avec cet appel que nous recevons tout particulièrement ce matin à être saints de la sainteté même de Dieu qu’est sa miséricorde, je rends grâce avec vous pour l’expérience qu’il m’a été donné d’en vivre, mais je prie aussi pour que nous soyons toujours plus et chacun à notre mesure de ces mains dont Dieu a besoin pour prendre soin de nous et de ces présences de prière et de consolation par laquelle il est là et nous rejoint. Amen.

 

[1] Messe d’action de grâce [à l’église St Didier, au Touvet] pour et avec tous ceux qui m’ont soutenu dans les paroisses du Haut-Grésivaudan et pour mon chemin de guérison.

[2] Cf. Pape François, Misericordiae Vultus n°3 §2 (texte d’annonce de l’année de la Miséricorde, 11 avril 2015).

Publié dans Homélies

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