Querida Amazonia | Pape François

Publié le par Christophe Delaigue

Querida Amazonia | Pape François

Le pape François publie ce jour son exhortation apostolique faisant suite au synode sur l’Amazonie d’octobre 2019. Une publication qui était attendue ! Un texte relativement court puisqu’il tient en 25 pages format A4 – plus les notes (soit 30 pages).

Voici quelques premiers éléments d’une première lecture…

D’abord une remarque : celles et ceux qui attendaient une parole – et ce qu’ils appelleraient des « avancées » – quant à la question des viri probati et d’un ministère de type diaconal pour les femmes seront déçus, car il n’en est rien. La question des viri probati n’apparait pas du tout ; et quant aux femmes le pape affirme clairement qu’il ne veut avancer sur ce terrain-là qui les cléricaliserait et qui serait un « appauvrissement » des « perspectives » (n.100). Par contre il mentionne clairement la possibilité que des communautés locales soient conduites par des diacres permanents ou par des laïcs y compris femmes – dans un développement plus large du laïcat. Il donne pour cela des critères (n.103) : cela appellera une « stabilité » de la mission, une « reconnaissance publique » de la personne et de ses fonctions et (c’est lié) un « envoi par l’évêque ». Avec ce qui précède dans le texte on peut ajouter un 4ème élément ou critère : une exigence de formation (cf. n.93). Et les communautés de base sont invités à réfléchir aux besoins de « services ecclésiaux » (ou « fonctions ») à assurer, notamment pour l’accueil des populations en migration (n.98) ainsi que des équipes missionnaires itinérantes (n.98 aussi).

Le texte réaffirme ce qui fait le cœur du ministère presbytéral, avant tout office de gouvernance et de conduite de communauté, à savoir le sacrement de l’eucharistie et celui du pardon et de la réconciliation (n.88-89) ainsi que, lié à celui-ci, le sacrement des malades (note 129, fin du n.88). Mentionnons au passage l’importance de deux notes : la 129 et la 136 qui rappelle que le Code de droit canonique prévoit et envisage une possibilité de conduite de communauté par un diacre ou des laïcs (cf. can. 517 §2).

Et notons à propos des prêtres et de la question des viri probati que le mot « célibat » n’apparaît pas ici sous la plume du pape : il refuse d’entrer dans des débats pour ou contre, il avait d’ailleurs déjà dit que le célibat des prêtres est pour lui un don fait à l’Église – même si on ouvrait la porte à un clergé marié comme c’est déjà le cas dans les Églises catholiques orientales –, il invite pour l’instant à d’autres possibles d’une ministérialité de l’Église plus large que la seule question des prêtres, avec un laïcat soutenu, encouragé et développé jusqu’en ses possibles responsabilités. Le pape invite à entrer en démarche de discernement, pas à pas, et à ne pas se laisser enfermer dans des clivages qui pourraient diviser. C’est comme si le pape nous disait : ne réduisons pas les enjeux auxquels nous presse la situation amazonienne à des questions ecclésiales structurelles, il y a d’autres urgences dans la clameur des peuples et de la Terre.

Pour en revenir d’ailleurs à l’ensemble du texte : il est un appel, un cri prophétique, pour l’Amazonie et, par elle, pour le monde, concerné en fait par les mêmes problématiques qu’elle cristallise en son sein (cf. n.4). Les mots du pape François sont forts, il parle de « désastre écologique » (n.8), et la façon dont les populations autochtones sont aujourd’hui considérées et spoliées tient pour lui d’un néo-colonialisme asservissant (n.14). Le pape appelle à l’indignation (n.15) !

Le texte ne se veut pas une parole qui vient corriger ou clore les questions du Document final du synode. Il se présente comme une réflexion personnelle (n.1), invitant à lire ce Document final, et en même temps une présentation officielle de celui-ci (n.2). Le pape nous invite à le lire intégralement, à nous laisser enrichir par ce travail et interpeler par celui-ci pour nous laisser inspirer (n.3). Faut-il du coup entendre que les questions comme celle des viri probati ne sont pas closes même s’il n’en est pas question pour l’instant ? Cela veut-il dire que si cette question ministérielle continue de se poser, après avoir réfléchi à plus de diacres permanents et des « services ecclésiaux » assurés par des laïcs et institués pour eux, jusque dans la conduite de communautés, alors on verra ? Il me semble... Cela veut en tout cas dire que les deux documents ne se remplacent pas l’un l’autre mais doivent se lire ensemble.

Le texte se divise en quatre chapitres – trois chapitres plus un. Trois chapitres que je qualifierais de généraux, au sens où ils concernent tout le monde, pas seulement l’Église ou les chrétiens ou les catholiques. Trois chapitres qui sont trois rêves liés à ce cri prophétique quant à la justice sociale et la crise écologique, appelant à un dialogue des cultures. Le tout ouvrant au 4ème chapitre, le plus long, qui est le message adressé tout particulièrement à l’Église en sa mission d’évangélisation. C’est dans ce chapitre qu’il est question de ce que j’évoque juste au-dessus quant aux « service ecclésiaux » à inventer et aux communautés de base ; mais il y est avant tout question d’inculturation et d’évangélisation, à la fois en sa dimension sociale jusque dans la lutte contre les pauvretés mais inséparablement dans l’annonce de Jésus-Christ et du salut, avec un souci de dialogue des cultures où l’évangile puisse retentir, dans la rencontre véritable et l’écoute mutuelle, et en recueillant ce qui est déjà présent en germe dans les valeurs propres aux cultures autochtones.

Notons et redisons que cette exhortation apostolique réaffirme avec forces en ses trois premiers chapitres le « tout est lié » de Laudato Si’ et de son écologie dite « intégrale ». C’est comme si ce texte était une relance des appels de l’encyclique par le prisme de la réalité amazonienne comme lieu paradigmatique pour tous, non seulement quant aux questions environnementales et sociétales mais aussi ecclésiales.

Entendons bien d’ailleurs que pour le Pape François l’Amazonie en ses réalités propres est un appel pour tous aujourd’hui, un appel de Dieu, comme signe et cri prophétiques, à entendre et à regarder. Un « lieu théologique », dit-il aussi, « un espace où Dieu lui-même se montre et appelle ses enfants » (n.57). Les questions propres qui s’y posent appellent toute l’Église.

Andrea Tornielli écrit à ce propos, dans sa présentation du texte sur le site « Vatican news » : « […] Pourquoi l’évêque de Rome a-t-il voulu donner une valeur universelle à un synode limité à une région spécifique ? En quoi l’Amazonie et son destin nous concernent-ils ? La réponse émerge en parcourant les pages de l’exhortation. D’abord parce que tout est lié : l’équilibre de notre planète dépend aussi de l’état de santé de l’Amazonie. Et puisque l’on ne peut séparer le salut des personnes du salut des écosystèmes, nous ne pouvons pas rester indifférents devant la destruction de la richesse humaine et culturelle des peuples indigènes, ni devant la dévastation et les politiques de surexploitation qui détruisent les forêts. Mais il y a un autre élément qui rend l’Amazonie universelle. D’une certaine manière, les dynamiques qui s’y manifestent anticipent des défis devenus proches de nous : les effets sur la vie des êtres humains et sur l’environnement d'une économie mondialisée et d’un système financier de plus en plus insoutenable ; la coexistence de peuples et de cultures profondément différents ; les migrations ; la nécessité de protéger la Création, qui risque d’être irrémédiablement blessée. […] »

Et j’ajoute que les questions ecclésiales qui se posent en ces terres de mission sont en fait significatives plus largement, chez nous aussi où nous sommes confrontés à la chute massive des vocations, à la question de communautés locales qui se nourrissent de la Parole mais qui aient accès à l’eucharistie, et à cette question récurrente jusqu’en nos diocèse français de savoir quel est l’essentiel du ministère, qu’est-ce qui ne peut être délégué…

Ajoutons d’ailleurs que sur la question du manque de prêtres en Amazonie le pape invite à développer une culture missionnaire : que les futurs prêtres soient prêts et formés à servir la mission dans des régions autochtones même éloignées ou isolées ; et qu’on repense d’ailleurs le rapport à la mission comme fidei donum puisque, dit-il dans la note 132 du n.90, dans certains pays d’Amérique latine et même du bassin amazonien il y a plus de missionnaires pour l’Europe ou les États-Unis que pour aider leurs propres Vicariats de l’Amazonie.

Dernier point, sur l’inculturation et ce qu’on pourrait appeler la sagesse de ces peuples mais aussi les « Semences du Verbe » (comme dirait Vatican II) déjà à l’œuvre dans les cultures amazoniennes, le pape mentionne au n.70 qu’il y a chez les populations autochtones une écoute de la sagesse des anciens dont nous avons besoin ainsi qu’une « ouverture (spontanée ou innée ou plus facile que chez nous) à l’action de Dieu », un « sens de la reconnaissance pour les fruits de la terre »la prise en compte du « caractère sacré de la vie humaine », « la valorisation de la famille, le sens de la solidarité et la coresponsabilité dans le travail commun, l’importance du cultuel, la croyance en une vie au-delà de la vie terrestre », etc. S’ajoute à cela une « manière communautaire de concevoir l’existence » (n.71), « qui implique une harmonie personnelle, familiale, communautaire et même cosmique ». Et que là, dans toutes ces valeurs présentes dans leurs cultures, nous pouvons non seulement réapprendre d’eux, et donc nous enrichir, mais aussi les rejoindre en ce qu’ils portent déjà pour leur annoncer Jésus-Christ (n.63-64) en devenant leurs amis, en les écoutant et dans un dialogue des cultures qui nous enrichira mutuellement (n.72ss).

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Quelques lignes « bonus » – ou complémentaires – de Mgr Emmanuel Lafont, évêque de Cayenne (Guyane française), qui a participé au synode pour l’Amazonie.

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