La fragilité, faiblesse ou richesse ?

Publié le par Christophe Delaigue


Ce titre est celui d'un petit ouvrage que je viens de lire ces jours...
Il s'agit d'un recueil de contributions données en janvier dernier lors d'un colloque à Toulouse, une sorte de partenariat entre l'Arche de Jean Vanier et l'Institut de science et de théologie des religions de l'Institut catholique de Toulouse.

Le thème de ces journées était le suivant : "Fragilités interdites ? Plaidoyer pour un droit à la fragilité" ;   y ont participé des auteurs que j'aime lire comme Marie Balmary, qui revisite les textes fondateurs de la Bible avec son regard psychanalytique, Lytta Basset, pasteure et théologienne protestante  à l'écoute des questions psycologiques  et spirituelles liées au mal et à la souffrance, Jean Vanier, fondateur de l'Arche, ; on y trouve aussi la contribution de personnes comme Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu Social à Paris, ou encore Elena Lasida, théologienne et économiste...

Je vous partage quelques phrases glannées ci ou là, comme une invitation à la lecture :

- "Tout se passe comme si la jeunesse, la santé, le succès et une intégration réussie étaient les conditions nécessaires pour bénéficier de la reconnaissance de tous. Or chacun d'entre nous fait un jour l'expérience de sa propre fragilité. Parler de fragilité, c'est donc reconnaître que le rapport entre nos forces et nos faiblesses fonde toute vie et influence notre relation à l'autre et à nous-mêmes. C'est affirmer que la dimension humaine d'une société se mesure à la manière dont elle traite la fragilité de ses membres." (Avant propos - Bernard Ugeux, p.8)

- "Quoi que nous fassions, nous n'échappons pas à notre condition : nous sommes des mortels, des êtres qui cassent, qui passent, qui disparaissent."  (Marie Balmary, p.23)

- Dans le livre de la Genèse, nous découvrons (en Hébreux) que "enosh", l'homme vulnérable, l'homme mortel, lorsqu'il reconnaît enfin cette part de lui-même, peut alors établir "une relation avec Dieu, ce que l'homme invulnérable n'avait pu faire" (Marie Balmary, p.32)

- "Le manque nous rappelle en permanence que nous sommes des êtres de désir et en marche, et que le désir comblé et la marche achevée signifient plutôt la mort que le sommet de la vie. Le manque nous apprend qu'il faut toujours risquer une perte pour faire émerger du nouveau, et que la véritable nouveauté est celle qui échappe à toute prévision et anticipation." (Elena Lasida, p.55)

- "La confrontation avec l'autre différent permet de se découvrir soi-même autrement." (Elena Lasida, p.56)

- "La fragilité appelle, comme la mort, à être traversée plutôt que réparée. La réparation est un retour au déjà connu, ce qu'on croit être une situation d'équilibre et de normalité. La traversée, au contraire, fait apparaître du radicalement nouveau, elle déplace la représentation de ce qui est normal pour révéler une autre source de vie. La résurrection est par excellence l'expérience de la traversée". (Elena Lasida, p.65)

- A propos des épreuves qui nous tombent dessus et qui nous fragilisent : "Dès que je consens à la lucidité - "cela n'arrive pas qu'aux autres" -, un espace s'ouvre pour la solidarité ; (...) nous ne serons jamais plus comme avant ; potentiellement, nous avons rejoint tout être humain dans une existence également précaire pour chacun ; nous devinons que nous ne pourrons jamais nous passer des autres". (Lytta Basset, p.78-79)

- La "relation avec la personne handicapée n'a rien de l'évidence, aller vers le faible qui crie son isolement, qui est parfois violent et qui a la certitude d'être mauvais, n'est pas facile. (...) Mais la vraie relation s'établit à partir d'un respect profond pour l'autre : 'Que tu puisses être toi.' La vraie compassion, c'est aider l'autre à se relever (...) aider l'autre à devenir responsable, à découvrir la valeur de sa vie." (Jean Vanier, p.118-119)

- "Accueillir la partie fragile et la partie forte en nous nous rend plus humain. Et être humain c'est accepter qu'il y ait un monde de ténèbres en nous, savoir que nous sommes mortels, comprendre que nous n'avons pas la Vie (...) : nous avons reçu la vie et un jour nous mourrons. Entrer dans une relation avec une personne fragile implique la découverte de cette grande égalité de notre condition d'hommes mortels, c'est accepter aussi que nous puissions, par les liens que nous créons, nous donner vie les uns aux autres. Nous pouvons nous engendrer mutuellement. A ce moment là, seulement, nous découvrons que de la fragilité jaillit la lumière." (Jean Vanier, p.120-121)

- "Il faut pouvoir aller au-delà de soi-même pour rencontrer l'autre, et aller au-delà de sa propre fragilité à laquelle cet autre nous renvoie." (Xavier Emmanuelli, p.145-146)

- "Il ne faut pas oublier que c'est notre tâche primordiale : 'Je suis là, ma mission, c'est le souci de l'autre'." (Xavier Emmanuelli, p.149)

- "Aller à la rencontre de la fragilité de l'autre fait inévitablement écho aux miennes, à mes manques, à mes peurs, (...) à ma vulnérabilité. Cela demande donc un certain (...) 'courage', (...) 'effort d'entousiaste''. (Lama Puntso, p.176)

- "Il existe (...) dans la tradition chrétienne une attention particulière pour les plus fragiles (...). Celle-ci juge une civilisation sur la façon dont les plus vulnérables sont respectés et intégrés dans la société, dans le respect des différences." (Bernard Ugeux, p.183-184)

- "Dieu ne manipule pas les évènements et n'envoie pas bonheur et malheur plus ou moins arbitrairement sur les uns et les autres, récompensant ou punissant les générations au fil des ans. Ce n'est pas ce Dieu-là que Jésus-Christ est venu révéler. La première guérison dont ont besoin nombre de chrétiens écrasés par leur fragilité, c'est celle de leurs représentations de Dieu, qui les coupent de lui au moment où ils sont le plus besoin de sa proximité." (Bernard Ugeux, p.187)

Voilà de quoi méditer...
J'espère que ces quelques citations pourront donner envie de lire plus, de se laisser bousculer. En tout cas de réfléchir et de méditer.
Notre monde et notre société ont tant besoin que nous nous rendions compte que le bonheur n'est pas d'abord et avant tout dans une quelconque "rentabilité" ou "normalité", mais dans l'accueil profond de qui nous sommes, chacun, et dans les relations entre nous qui permettent de grandir, de se relever, de croire en la vie...
Jésus Christ ne cesse de dire et de vivre cela, concrètement, dans toutes les rencontres qu'il fait. Et il nous appelle à le suivre sur ce chemin là !
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