Le pape, patriarche d'Occident ?

Publié le par Christophe Delaigue

Sous le quasi même titre, je publiais dans ce blog, en septembre dernier, les premières pages de mon mémoire de master, les pages dites de "Présentation" (mon introduction, retraçant la démarche).

Je vous partage aujourd'hui un article plus "grand public" (même si ces choses là sont assez relatives... !) qui m'a été demandé pour le jounal diocésain Relais 38 de ce mois-ci.

 

Le P.Christophe Delaigue a soutenu fin septembre un mémoire de master en théologie, spécialité œcuménisme, qu’il a présenté le 9 février dernier à la Maison diocésaine, devant une soixantaine de personnes. Il a accepté de répondre aux questions de Relais 38 pour tenter de nous partager le fruit de son travail intitulé : « Le pape, évêque de Rome, successeur de Pierre, patriarche d’Occident ? »

 

1.       1. Le pape, patriarche d’Occident ? Quelle est l’origine de ce titre, et quel en est le sens ?

C’est justement le sujet de mon mémoire, suite à la disparition de ce titre dans l’Annuaire Pontifical de 2006. Jusque là, le pape portait le titre de Patriarche d’Occident, ce que beaucoup de catholiques ignoraient, et dont on ne voit pas forcément ce que cela apportait.

Pour comprendre le sens d’un tel titre, il faut se rappeler que l’Eglise des premiers siècles ne fonctionnait pas tout à fait comme aujourd’hui. Quand nous pensons Eglise, nous pensons, au XXIème siècle, à l’Eglise catholique rassemblée autour de la figure d’unité qu’est le pape. Mais il n’en était pas ainsi avant. Les premières communautés chrétiennes se sont organisées petit à petit, après la disparition des derniers apôtres, à la fois autour de la figure de l’évêque qui assurait la présidence de sa communauté et qui y célébrait l’eucharistie, et en se calquant petit à petit sur les découpages administratifs de l’Empire, comme en témoignent les canons des conciles des premiers siècles.

A la fin du VIème siècle on peut dire que l’Eglise est officiellement « répartie » en cinq ères géographiques, cinq patriarcats, un en Occident et quatre en Orient : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. C’est la communion de ces cinq patriarches, dont celui de Rome assurant vraisemblablement un rôle particulier d’unité entre eux, qui était la garantie de la communion dans l’Eglise. Au service de cette communion, c’est la collégialité des évêques célébrant la même eucharistie, dans la même foi de l’Eglise, et ce dans chaque ère géographique, qui était la garantie d’une communion réelle dans l’Eglise, c’est-à-dire entre les Eglises locales. Ce sont les synodes régionaux, ou les conciles œcuméniques bien souvent convoqués par l’empereur, qui assuraient très concrètement le service effectif de l’unité dans l’Eglise.

Le pape, dans ce « modèle » là d’unité, était alors le « responsable » de l’ère géographique qu’était l’Occident, avec ce rôle particulier de veiller à la communion entre tous du fait de l’importance de son siège, Rome, lieu du martyre de Pierre et de Paul et, à l’époque, capitale de l’Empire.

 

2.   2. Pourquoi la disparition de ce titre en 2006 a-t-elle provoqué des réactions attristées et inquiètes chez les Orthodoxes ?

Faut-il le rappeler, l’Eglise orthodoxe est aujourd’hui encore organisée en patriarcats qui, très concrètement, sont des Eglises « autonomes » mais en lien de communion entre elles par le fait qu’elles célèbrent la même eucharistie, dans une même foi de l’Eglise, et qu’elles ont gardé la même structure épiscopale et patriarcale. De nouveaux patriarcats, comme Moscou, ou de nouvelles Eglises, ont vu le jour, suite à diverses circonstances historiques, politiques mais aussi missionnaires. Mais l’organisation et l’ecclésiologie sont restées assez fidèles aux premiers siècles.

Ce n’est pas le cas en Occident où l’Eglise catholique, au cours des siècles, s’est beaucoup centralisée autour de la figure du pape, jusqu’à ce point culminant qu’est le concile Vatican I avec ses déclarations sur la juridiction universelle du pape et l’infaillibilité pontificale. Vatican II a été un acte de réception de ce concile, qui a rééquilibré les affirmations de Vatican I en revalorisant la figure épiscopale chère à l’Orient.

Ceci dit, la suppression du titre de patriarche d’Occident pouvait donner à penser que le pape de Rome avait prétention à se définir comme le « responsable » de toute l’Eglise, c’est-à-dire de toutes les Eglises, orthodoxes y compris. Or, depuis le concile Vatican II, nous nous reconnaissons mutuellement comme Eglises sœurs et même, selon l’expression de Jean-Paul II, comme les deux poumons de l’Eglise, Orient et Occident.

 

3.       3. Pouvez-vous nous expliquer quels sont les enjeux derrière cette question de titre ?

L’enjeu est double : c’est celui de l’exercice de l’autorité dans l’Eglise et celui de la reconnaissance d’autres Eglises. Par rapport à l’autorité, c’est la question de la collégialité dans l’exercice de la gouvernance, autour d’une figure d’unité unique ou autour d’un modèle plus « communionnel » entre évêques, pasteurs de leur Eglise locale. Le pape, pour le dire autrement, est-il le serviteur de la communion du fait qu’il est évêque de Rome – l’est-il effectivement aujourd’hui ou l’est-il d’abord ? – ou le pape est-il d’abord le « responsable » de toute l’Eglise, au-dessus des évêques ?

Du coup, qu’en est-il des autres Eglises qui n’envisagent pas une gouvernance pyramidale mais une communion d’Eglises par la communion des évêques entre eux ? Le principe d’unité de l’Eglise – ou des Eglises – est-il une figure de communion telle le pape ou est-il, par exemple, cette figure de communion qu’est un concile ? Ne faut-il pas tenir les deux ?

 

4.   4. Ceci dit, affirmer aujourd’hui que le pape n’est pas ou n’est plus patriarche d’Occident pourrait-il ouvrir de nouveaux chemins pour l’avenir ?

C’est en tout cas ce que laisse entrevoir le communiqué du Conseil Pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens dans la réponse qui a été faite aux réactions orthodoxes. Car, un certain nombre de questions se posent comme celle de savoir qu’est-ce que l’Occident aujourd’hui ? Est-ce seulement ce qui ne serait pas le « territoire canonique » des Eglises orthodoxes qui, il faut le rappeler, sont, comme l’Eglise catholique, présentes elles aussi sur tous les continents ?!

De plus, affirmer que le pape n’est pas ou n’est plus patriarche d’Occident, cela ne pourrait-il pas permettre d’envisager la reconnaissance d’autres Eglises en Occident ? Qu’en est-il aujourd’hui des Eglises ou communautés ecclésiales issues de la Réforme, qui sont bien d’« Occident » mais que nous ne reconnaissons pas aujourd’hui comme des Eglises sœurs au même titre que les Eglises d’Orient qui ont gardé la structure épiscopale et sacramentelle des premiers siècles ?

Cette question apparemment « anodine » de la suppression du titre de patriarche d’Occident a, je crois, beaucoup de répercussions œcuméniques par les questions qu’elle soulève : elle nous invite à relire l’histoire des Eglises dans un esprit de réconciliation, elle nous invite à interroger nos modèles d’unité. Car c’est bien là une question d’avenir pour le mouvement œcuménique que d’entrevoir et de travailler ensemble à un modèle d’unité commun à toutes les Eglises.

 

Publié dans Théologie, Oecuménisme

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