Où bat le coeur de la foi

Publié le par Christophe Delaigue

http://www.editionslessius.be/components/com_virtuemart/shop_image/product/3c539136e3bf5c0ffb2209a0ea76fba9.jpgLe Cardinal Walter Kasper est incontestablement une grande figure ecclésiale du XXème siècle, et notamment de l’Eglise post-concilaire. Pendant neuf ans à la tête du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens et, à ce titre là, responsable de la commission  pour les relations religieuses avec le judaïsme, il nous livre dans ce livre-mémoire le témoignage de ce que fut sa vie au service du Christ, de l’Eglise, de l’annonce de l’évangile et de l’intelligence de la foi. « Une vie au service de l’unité », comme le précise le sous-titre de l’ouvrage ; pas seulement l’unité des chrétiens mais plus largement l’unité de l’Eglise, dans les débats qui ont traversé les années post-conciliaires auxquels il a pris part comme évêque de Rottenburg-Stuttgart, et, déjà avant, comme théologien, professeur notamment à Tübingen.

Proche d’un Josef Ratzinger – avec qui les débats ne manquèrent pas – ou d’un Hans Küng, figure contestataire qui marqua la vie théologique de Tübingen, Walter Kasper fait partie de ces théologiens qui ont marqué l’Eglise allemande et qui ont notamment formé bon nombre de prêtres et même d’évêques. Fin connaisseur de la vie ecclésiale allemande et des débats qui la traversent, ses propos ne manquent pas de poser avec clarté un certain nombre de questions auxquelles est confrontée aujourd’hui notre Eglise. D’une loyauté sans faille à celle-ci et aux directives qui viennent de Rome, il n’hésita jamais, pourtant, à oser le dialogue sur des questions controversées ; fort de ses connaissances théologiques, mais conscient des enjeux pastoraux, il ne ménagea pas sa peine pour que les normes et décisions romaines ne soient pas déconnectées du réel auquel il était confronté comme évêque, favorisant ainsi un dialogue qui permette d’avancer sans créer de divisions inutiles dans les communautés. Il en fit l’expérience, ce ne fut jamais simple, blessant parfois, mais stimulant, comme en témoigne ce qu’il nous livre par exemple quant aux débats qui secouèrent l’Eglise d’Allemagne quant à l’avortement et l’aide à la décision ou quant à la question de l’accompagnement et l’accueil à l’eucharistie des divorcés-remariés.

Nommé par le pape Jean-Paul II à la tête du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, c’est sur ces enjeux là que son livre est vraiment des plus intéressants. Bon connaisseur des réalités ecclésiales et œcuméniques et des questions qui traversent les Eglises et communautés ecclésiales, il nous partage non seulement les avancées, les espérances, l’histoire et les inquiétudes quant aux différents dialogues mais aussi ses convictions propres : l’œcuménisme doit être confessionnel et spirituel ; de plus il doit être un œcuménisme de l’amitié et de la relation ; ce qui ne veut pas dire qu’il ne doit pas être théologique. Par « œcuménisme confessionnel », Kasper veut dire que l’œcuménisme ne peut être celui de plus petit dénominateur commun ; il nous faut partir de nos fondations communes mais en même temps témoigner de nos croyances confessionnelles – catholique, orthodoxe, luthérienne, réformée, anglicane, etc. – : savoir chacun qui nous sommes vraiment pour partager, simplement mais dans la vérité, ce en quoi nous croyons, pourquoi et comment nous y croyons, et pourquoi nous trouvons notre propre foi et notre héritage spirituel si beaux. Par « œcuménisme spirituel » – qui est le cœur de l’œcuménisme – il faut entendre l’appel à nous recevoir les uns des autres et à accueillir l’unité telle que le Christ la veut, non pas comme une œuvre humaine telle que nous pouvons l’organiser ou la forcer mais comme un don de l’Esprit Saint, dans l’écoute et le dialogue, certes, et dans un vivre ensemble, mais aussi et surtout dans la prière.

Si ce livre présente quelques limites ou points faibles – le fait par exemple que les titres allemands de certains livres cités ne soient pas traduits, le fait aussi qu’on parle souvent des évangéliques sans préciser qu’il ne s’agit pas d’abord des chrétiens issus des mouvements de réveils américains mais plutôt des luthériens allemands, ou le fait encore que ce livre soit un « entrecroisement » de deux voix, celle du cardinal Kasper et celle du journaliste qui a mené les entretiens, ce qui n’en rend pas la lecture toujours très claire ou limpide – l’ouvrage est vraiment intéressant comme témoignage et relecture de l’histoire de l’Eglise occidentale au XXème siècle et comme synthèse ou panorama du paysage œcuménique tel qu’il avance et progresse depuis 50 ans maintenant. Pour le cardinal Kasper, il est évident que l’œcuménisme est bien vivant, non pas sans questionnements et difficultés parfois, mais en tout cas bien ouvert et engagé sur l’avenir. C’est un chantier crucial auquel doit continuer de s’atteler l’Eglise catholique, partenaire aujourd’hui incontournable pour le dialogue et la recherche d’une unité des chrétiens, une unité qui ne peut se penser autrement que dans l’acceptation qu’il ne peut y avoir d’unité que dans la diversité et que c’est là une richesse à accueillir comme telle, promise à un avenir qui nous sera donné, dans l’écoute, le dialogue et le souci de s’ouvrir ensemble aux appels du Christ et de l’Esprit.

Cardinal Walter Kasper et Daniel Deckers, Où bat le coeur de la foi. Une vie au service de l'unité, Lessius, coll. "la part-Dieu", mai 2011, 310 pages.