Paru sur le site du journal La Vie

Publié le par Christophe Delaigue

RELIGION

Benoît XVI est-il le patron de tous les chrétiens ?

Le chantier de l'unité des chrétiens a une dimension épineuse : la place de la primauté du pape. En 2006, Benoît XVI avait laissé entendre qu'il abandonnait le titre de patriarche d'Occident pour faire avancer les choses. Mais rien n'a bougé. Un spécialiste de l'oecuménisme, le Père Christophe Delaigue, a mené l'enquête. 

Benoît XVI lors de son discours dans la basilique Santa Maria degli Angeli à Assise, le 27 ocotbre 2011 © Alberto Pizzoli / AFP

Benoît XVI lors de son discours dans la basilique Santa Maria degli Angeli à Assise, le 27 ocotbre 2011 © Alberto Pizzoli / AFP

 

En 2006, le pape Benoît XVI supprime soudainement son titre de patriarche d'Occident. Pourquoi ? Mystère... D'autant plus que cette décision n'est accompagnée d'aucune communication en amont de la part du Vatican. Le père Christophe Delaigue, prêtre diocésain grenoblois, pose la question de cette suppression dans un travail universitaire intitulé : « Le Pape, Évêque de Rome, successeur de Pierre, patriarche d’Occident ? » En décembre dernier, le Conseil d'Églises chrétiennes en France (CÉCEF) – qui réunit les responsables des familles ecclésiales (anglicane, arménienne, catholique, orthodoxe, protestante), lui a remis un prix pour cette enquête à travers l’histoire et les textes.

 

Pourquoi vous-êtes vous lancé dans cette enquête ?

En mars 2006, des journalistes découvrent, en épluchant l'annuaire pontifical, que le titre de patriarche d’Occident ne fait plus partie des attributs du souverain pontife. À la surprise initiale succède rapidement un désarroi chez les orthodoxes, en tout cas, des interrogations... Le pape se considèrerait-il à nouveau comme le chef de toute l’Église universelle, se plaçant au dessus des évêques et des églises d'Orient ? Les orthodoxes ont pu interpréter cette suppression comme une sorte de « putsch » de Rome sur l’ensemble du monde chrétien.

Le Vatican a t-il expliqué son geste ?

Devant une levée de boucliers, et visiblement dans la précipitation, le Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens a avancé deux raisons. Dans son communiqué, l'Église catholique considère le titre de patriarche d'Occident comme étant devenu « obsolète », et vide de sens. Ensuite, on a annoncé que cette suppression pourrait ouvrir de nouveaux chemins œcuméniques. Pourtant, depuis sept ans : silence radio ! Le pape ne s'est jamais prononcé sur la question. Comme si Rome avait perdu la cartographie de ces nouveaux chemins…

Quel est l’enjeu de la question du patriarcat ?

C’est l’enjeu de la primauté d'honneur entre les différents centres historiques de la tradition chrétienne. Historiquement, le patriarcat est le seul titre en commun entre les Églises grecque et latine. En 325, le premier concile œcuménique de Nicée a accordé un privilège d’honneur aux évêques de Rome, Antioche, Alexandrie et Jérusalem. Ce sera le tour de Constantinople quelques années plus tard, avec le 2e concile œcuménique. Ces cinq sièges formeront les traditionnels patriarcats. Des querelles de primauté éclateront entre Rome et les patriarcats grecs, emmenés par Constantinople. Après le schisme de 1054, l’évêque de Rome gardera symboliquement son titre de patriarche d’Occident. Voilà pourquoi la décision du Saint Siège pouvait donner l’impression de marquer un peu plus la rupture entre l’Orient et l’Occident. C’est une référence à une histoire commune qui disparaissait alors.

Ne s’agit-il pas de querelles d’un autre âge, “byzantines” comme on dit ? Quel est l’intérêt pour les chrétiens d’aujourd’hui ?

Cette affaire oblige chacune des Églises à réfléchir sur son mode de fonctionnement, sa façon d’exercer l’autorité, et la manière d’appréhender les autres églises. Ainsi, des portes peuvent être ouvertes par la décision de Benoît XVI. La première est la redéfinition des termes « Orient et Occident ». Jusqu’à aujourd'hui, on définit toujours l'Occident comme étant ce qui ne relève pas des territoires de l'Orient. Déjà limitée, cette définition ne peut plus correspondre à notre époque, du fait de la diaspora des chrétiens. Par exemple, dans le monde, plus de la moitié des orthodoxes se rattachent désormais au patriarche de Moscou. Si auparavant, un patriarcat était toujours compris comme étant l’exercice d’une autorité sur un territoire précis, il n’en est rien aujourd’hui. Un orthodoxe parisien peut se dire dépendre de Moscou. Désormais, on se rattache davantage à une culture qu’à un territoire. D’autre part, le patriarche de Constantinople, qui assure la communion entre les patriarcats grecs, ne compte plus que quelques milliers de fidèles sur son territoire « canonique », (Istanbul et quelques îles). Même si de nombreuses Églises se rassemblent plus ou moins sous sa juridiction, il n’est plus, démographiquement, représentatif. La décision de Benoît XVI contraint l’Église orthodoxe à réfléchir sur sa notion de patriarcat, qui doit évoluer. Les orthodoxes travaillent d’ailleurs à se réunir en concile depuis un certain nombre d’années. Mais il reste difficile de s’entendre, sur un calendrier et sur les thèmes qui y seront abordés, lorsqu’il n’y a pas de leader véritable. Car si Constantinople revendique une primauté d’honneur, le rapport des forces numériques joue en faveur de Moscou.

Quelles sont les conséquences pour l’Église catholique ?

La suppression du titre de patriarche d’Occident oblige à réfléchir sur le fonctionnement interne de l’Église catholique. En 1971, un certain Joseph Ratzinger, dans un livre intitulé « Le nouveau peuple de Dieu », proposait de décentraliser certains prérogatives détenues par Rome, et les attribuer à des juridictions régionales. Au lieu d’un bloc monolithique, il était envisagé l’émergence « d’Églises continentales », en communion évidemment avec le pape. Une façon de préserver une figure forte dans un esprit de collégialité effective. Cette sorte de patriarcat « à l’orientale » aurait l’avantage de redonner au successeur de Pierre son véritable charisme de ministre de la communion, et d’atténuer son rôle de monarque qui règne.

Qu'est devenue cette proposition de décentralisation du pouvoir ?

Elle est restée lettre morte. Certes, Vatican II avait ouvert la porte en créant des conférences épiscopales continentales. Mais dans les faits, elles n’ont pas de pouvoir juridique, chacune dépendant de Rome. Remarquez, lorsque l’on regarde la situation de division au sein de la Communion anglicane, il est vrai qu’il semble plus simple d’avoir une figure forte et unique, qui maintienne l’unité. Mais est-ce la meilleure gouvernance ? La plus chrétienne ? La question doit être posée.

Est-ce une affaire qui concerne seulement catholiques et orthodoxes ?

La suppression du titre de patriarche d’Occident peut être interprétée aussi comme la volonté de Rome de reconnaître les différentes formes d’Églises présentes en Occident. En effet, protestants et anglicans ne sont toujours pas reconnus par Rome comme des Églises à part entière. Or, pour aller dans le sens de l’œcuménisme, chacun des acteurs doit être respecté. Le titre de patriarche d’Occident ne peut être « épuisé » en la personne du pape, comme avant la Réforme. Tant de chrétiens en Occident ne se réclament plus du catholicisme. En retirant son titre, le pape ne se voit sans doute pas comme le chef de tous les chrétiens, mais pourrait placer l’Église catholique aux côtés des autres Églises d’Occident, dans un esprit de dialogue et de paix.

Ce serait donc pour vous un pas vers la réconciliation ?

Cette interprétation reste une hypothèse. Mais même si rien n’a bougé depuis sept ans, cette décision peut être entendue comme étant un pas vers une réconciliation. Elle montre que les églises chrétiennes doivent repenser leurs organisations, parfois dépassées par les évolutions culturelles, démographiques et sociétales. Les richesses et les questionnements de certains peuvent aider les autres à réfléchir. En ce sens, Jean Paul II parlait « d’échanges de dons » entre les Églises, pour trouver un chemin efficace à l’œcuménisme. Cet abandon peut faciliter la mise en place d’une structure visible d’unité, dans un esprit de collégialité effective. »

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