Prix reçu !

Publié le par Christophe Delaigue

 

Ce n'est pas sans émotion que j'ai reçu, hier à Paris, le Prix CéCEF 2012 pour un travail universitaire de recherche, prix qui voit la jour à l'occasion des 25 ans du Conseil d'Eglises en France et qui sera dorénavant attribué tous les deux ans, ceci afin de réimpulser la recherche oecuménique.

A cette occasion, les responsables du CéCEF ont adressé une message aux communautés chrétiennes en France ainsi qu'un déclaration publique.

Ce n'est pas sans émotion que j'ai écouté Mgr Emmanuel, métropolite grec-orthodoxe de France, président de l'assemblée des évêques orthodoxes en France, président du Conseil des Eglises chrétiennes d'Europe et co-président du CéCEF, présenter mon travail au moment où il allait me remettre ce prix et que je prenne à mon tout la parole devant l'assemblée pour tenter, en quelques minutes, d'expliquer un peu le fond de mon travail et son intérêt oecuménique (le titre : Le pape, évêque de Rome, successeur de Pierre, patriarche d'Occident ?).

Voci le texte que j'ai prononcé, hier, à la Maison du Protestantisme qui accueillait cet anniversaire. J'en profite pour saluer l'ISEO (l'Institut Supérieur des Etudes Oecuméniques) où j'ai fait mes études, après plusieurs années à la faculté de théologie de Lyon, et j'en profite pour remercier chaleureusement le P. Laurent Villemin, professeur à l'Institut catholique de Paris (où se trouve l'ISEO) qui a accompagné mon travail pendant 2 ans et demi.

 

Remise du « Prix pour un travail universitaire de recherche »

Paris, 13 décembre 2012 / 25 ans du CéCEF

 

Messieurs les co-présidents du Conseil d’Eglises chrétiennes en France,

Mesdames et Messieurs qui êtes rassemblés à l’occasion de cet anniversaire des 25 ans du CéCEF,

Permettez-moi de commencer ces quelques mots en vous disant ma joie, vraiment, de recevoir aujourd’hui ce prix, ma surprise aussi quand je l’ai appris. Permettez-moi également de vous dire combien je suis impressionné et ému, aujourd’hui, de prendre la parole devant votre assemblée pour vous dire en quelques lignes, comme on me l’a demandé, en quoi consiste ce travail et l’intérêt, si j’ose dire, qu’il peut avoir pour la recherche œcuménique.

J’aimerais commencer par me présenter très rapidement. Je suis prêtre de l’Eglise catholique, incardiné dans le diocèse de Grenoble-Vienne, dans la région Rhône-Alpes. J’ai été ordonné en juin 2005, au terme de mes études à la faculté de théologie de Lyon, année d’études pendant lesquelles j’ai eu la chance de pouvoir passer un semestre de travail à la faculté autonome de théologie protestante de Genève.

C’est en septembre 2006 que mon évêque, Mgr Guy de Kerimel, m’a demandé d’entreprendre une formation à l’IS.E.O. ; après deux années à suivre les sessions pour le Certificat d’Etudes œcuméniques, c’est le P. Yves-Marie Blanchard qui suggéra de poursuivre en préparant un mémoire de master. Avec l’accord de mon évêque, j’ai donc entamé ce travail qui m’a pris deux ans et demi, à un rythme, il est vrai, un peu irrégulier compte-tenu de mes engagements pastoraux comme responsable de paroisse, et, entre autre, de membre de l’équipe diocésaine à l’œcuménisme.

C’est en ecclésiologie que j’ai souhaité travailler, car il y a encore, je le crois, un gros chantier à mener dans ce domaine là, pour nos Eglises, si nous voulons nous comprendre et avancer sur le chemin d’une unité visible. Qu’il me soit permis de remercier chaleureusement le P. Laurent Villemin, de l’Institut catholique de Paris, qui a accepté alors de m’accompagner pour ce travail de recherche.

J’ai choisi de me pencher sur cette question œcuménique – que j’ai envie de qualifier de « cruciale » – qu’est celle de la primauté de l’évêque de Rome. Le point de départ de ce travail – il en fallait un –  fut la publication du « Document de Ravenne », discuté et approuvé en octobre 2007 par les membres de la Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Eglise catholique romaine et l’Eglise orthodoxe. Au fil des pages nous revisitons et redécouvrons l’importance de la conciliarité dans l’exercice de l’autorité en ces trois niveaux de synodalité dans la vie ecclésiale que sont le local, le régional et l’universel ; la « figure » d’unité y étant celle de l’évêque, dans une ecclésiologie dite « eucharistique ». En final de ce document, la commission annonçait le travail à poursuivre quant à une relecture commune de nos compréhensions de la primauté en tant qu’elle est indispensable à tout exercice de synodalité, de collégialité et de conciliarité – ; un prochain texte devrait permettre de relire l’histoire et les développements ecclésiologiques au premier millénaire ; puis un autre texte devrait relire nos histoires divergentes après le schisme de 1054. C’est le même plan que j’ai décidé de suivre dans mon propre travail de rédaction. Ces textes annoncés constituent une réponse, parmi d’autres, à l’appel de Jean-Paul II dans son encyclique Ut unum sint de 1995 quand il demandait aux théologiens et aux responsables des différentes familles ecclésiales à l’aider à envisager quel exercice de sa primauté serait à vivre pour servir une communion entre les Eglises.

La figure de l’évêque de Rome est, de l’avis de nombreux théologiens, un des principaux obstacles, aujourd’hui, à un chemin d’unité effectif entre les Eglises. Dans la façon dont il peut être vécu et exercé. Même Paul VI et Jean-Paul II l’ont affirmé. Cette notion de la primauté de l’évêque de Rome n’est pas non plus sans questions pour le catholique romain que je suis et n’est pas sans répercussions ecclésiologiques pour la vie de mon Eglise, comme on peut s’en douter vu l’importance médiatique et symbolique que joue la figure papale ; nous savons bien, d’ailleurs, que ce ne fut pas non plus sans querelles et combats au cours des siècles, jusqu’à tout récemment encore. C’est en effet une question qui reste tout à fait d’actualité, dans ce mouvement de réception du concile Vatican II que nous sommes en train de vivre et que nous recevons comme un appel en cette année où nous célébrons les 50 ans de son ouverture.

Parmi les interrogations qui m’habitaient en commençant mon travail, il y avait, par exemple, celle de savoir jusqu’à quel point le pape est réellement – ou de façon effective – évêque de Rome ; ou celle de comprendre dans quelle mesure on peut dire qu’il est successeur de Pierre ; celle, encore, de mieux cerner quelle est la place que devraient tenir les évêques par rapport au pape, et inversement, pour une collégialité mieux vécue, déjà au sein de l’Eglise catholique romaine dont il est le primat...

Rappelons-le, le concile Vatican II, qui aborde toutes ces questions ou qui permet en tout cas que la réflexion soit amorcée, a été un concile ecclésiologique d’importance capitale, et qu’il est un acte de réception de Vatican I. Le concile Vatican I est incontournable pour la question qui nous intéresse, un concile où les déclarations quant au pape sont irrecevables par l’Orthodoxie tant nous sommes loin de l’ecclésiologie eucharistique qui fonde aujourd’hui encore sa pratique – même si, il faut bien l’avouer, l’Eglise orthodoxe est prise aujourd’hui entre l’expansion universelle qu’elle a connu au cours des derniers siècles et une fragmentation forte ces dernières années en raison de la montée des nationalismes qui ont marqué et éclaté l’Europe de l’Est, ce qui n’est pas sans répercussions pour son unité.

En se plongeant dans la littérature abondante quant à cette question de la primauté du pape, on prend vite conscience du fait que les déclarations de Vatican I ne sont finalement que la partie visible de l’iceberg, ou, pour le dire autrement, l’aboutissement d’un long processus qui a été enclenché bien des siècles auparavant ; la rupture de 1054 en était déjà une conséquence. Ainsi c’est l’histoire que j’ai été invité à revisiter, celle de l’Eglise catholique romaine comme celle des Eglises orthodoxes. C’est aussi le Nouveau Testament qu’il m’a fallu re-parcourir, car très vite la question de la primauté de l’évêque de Rome fait appel à la figure de Pierre et à une conception de la succession des apôtres. C’est enfin les conciles que j’ai dû relire, les canons de ceux de l’Eglise indivise qui touchent à notre sujet, tout comme les déclarations des conciles généraux plus récents de l’Eglise catholique romaine.

Au fil de mes lectures quant à la primauté de l’évêque de Rome, j’ai souvent croisé la question des patriarcats, qui sont souvent mentionnés mais pour lesquels il n’y a finalement pas vraiment de synthèse ; en tout cas, s’ils sont souvent évoqués, ils sont peu traités en tant que tels comme question ecclésiologique ; on pourrait dire que cette notion qui dit un exercice de collégialité est moins travaillée pour elle-même, du point de vue théologique, qu’elle n’est abordée en étant considérée comme un fait de l’histoire, dont l’exercice est plus ou moins actuel et effectif aujourd’hui, selon que l’on soit d’une Eglise d’Orient ou de l’Eglise d’Occident.

Or, je vous rappelle que la reprise du dialogue qui donna le « Document de Ravenne » en 2007 avait pourtant vu le jour dans un contexte qui pose question, justement par rapport à cette notion de patriarcat. En effet, en mars 2006, le titre de « patriarche d’Occident » disparaissait de la liste des titres du pape telle qu’elle est donnée dans l’Annuaire pontifical. La disparition de ce titre provoqua des réactions vives et attristées de la part de représentants des Eglises orthodoxes – alors que cela pouvait apparaître comme une sorte de « dépoussiérage » pour bon nombre de catholiques qui ne savaient même pas que le pape était patriarche d’Occident et qu’est-ce que cela pouvait vouloir dire.

Un certain nombre de questions se sont alors posées. La suppression de ce titre laissait-elle penser que le pape se comprenait comme au-dessus de toutes les Eglises et tous les évêques ? En ce sens, la disparition de ce titre pouvait être interprétée comme un obstacle ou un recul dans la recherche de l’unité des chrétiens… Au contraire, et comme cela a pu être dit, la disparition de ce titre pouvait-elle permettre de nouveaux chemins œcuméniques, mais lesquels ? Se pencher sur ces questions oblige à approfondir les ecclésiologies propres à chacune des deux traditions confessionnelles – catholique romaine et orthodoxe – et à en relire l’histoire complexe, mouvementée et très liée aux questions politiques qui ont traversées les siècles, dans une imbrication des choses tournant parfois à l’embrouillement réciproque entre le théologique, le pastoral et le politique. Revisiter tout cela, c’est tenter de comprendre un certain nombre d’enjeux œcuméniques pour aujourd’hui autour de cette question de la primauté de l’évêque de Rome au service de la communion dans l’Eglise – quand je dis « dans l’Eglise », il faut tenir en même temps : dans l’Eglise catholique romaine et entre les Eglises.

Au final, mon travail de recherche se divise en trois parties. Dans un premier temps j’ai analysé les raisons avancées à la suppression du titre de « patriarche d’Occident » et quelles furent alors les réactions officielles. Pointant un certain nombre de questions, j’ai alors retracé, dans une deuxième partie, l’histoire de l’émergence et de la mise en place de la « pentarchie » au cours des six premiers siècles – en essayant d’en dégager les implications et conséquences ecclésiologiques. Dans une troisième partie, je me suis penché sur quelques questions propres à chacune des deux traditions ecclésiales concernées par ce dialogue, en relisant quelques aspects de leurs évolutions historiques et ecclésiologiques respectives, au cours du deuxième millénaire. Enfin, dans un dernier temps conclusif, après avoir relu tout ce parcours et être revenu sur quelques questions théologiques laissées en suspens, j’ai essayé d’envisager quelle était l’actualité effective de ce titre de « patriarche d’Occident », et quelles sont les questions qu’il pose aujourd’hui, pour tenter de voir quelles pourraient être les ouvertures œcuméniques à l’avoir supprimé. 

Je terminerai ces quelques mots en vous partageant brièvement quelques unes de mes réflexions conclusives – trois, exactement – :

1. Peut-on imaginer que la suppression du titre de « patriarche d’Occident » puisse ouvrir de nouveaux chemins d’unité, en tout cas que cela puisse permettre une réflexion renouvelée pour envisager, par exemple, une ecclésiologie de communion basée sur une autre notion que le concept de territorialité ? C’est quoi l’« Occident » aujourd’hui ? Est-ce seulement ce qui ne relève pas des territoires canoniques de l’Orient ?

2. En ce qui concerne l’Eglise catholique romaine, en elle-même, cette suppression du titre de « patriarche d’Occident », ne permet-elle pas aussi d’envisager la vie ecclésiale et l’exercice de l’autorité de manière autre? Comme je l’ai écrit dans mes pages de conclusions, le théologien Joseph Ratzinger avait formulé des pistes intéressantes dans son livre Le Nouveau peuple de Dieu par rapport à la création de patriarcats continentaux dans l’Eglise latine – et donc dans ce que nos frères orthodoxes appellent le « patriarcat d’Occident ».

3. Enfin, ne plus définir l’Eglise latine comme le « patriarcat d’Occident », n’est-ce pas reconnaître que l’Eglise catholique romaine n’est pas tout l’« Occident », n’est-ce pas ouvrir une porte à la reconnaissance qu’il y a d’autres Eglises ou communautés ecclésiales en Occident ? Sans doute cela pourra apparaître plus de l’ordre d’un rêve de ma part qu’une avancée œcuménique aujourd’hui envisageable, j’en ai bien conscience. Mais, comme je le disais dans les toutes dernières lignes de mon travail, j’ose croire que le pape actuel n’a pas supprimé son titre de « patriarche d’Occident » à la légère ; j’ose croire que son engagement de ses premiers jours de pontificat en faveur d’avancées dans la recherche de l’unité des chrétiens n’est pas que de l’ordre de vains mots ; et j’ose croire que le pape Benoît XVI est fidèle au théologien Ratzinger qu’il a été.

 

Peut-être ai-je été un peu plus long que le temps qui m’était imparti, j’ai conscience en tout cas d’avoir été trop rapide dans mes propos, par rapport aux questions que tout cela soulève ; retenons que derrière tous ces points trop rapidement énumérés, nous sentons bien qu’il s’agit d’envisager l’articulation entre, d’une part, une collégialité dans la gouvernance de l’Eglise et des Eglises, et, d’autre part, la nécessité d’un ministère de communion qui garantisse cette collégialité au service d’une unité visible de l’Eglise du Christ.

[Je vous remercie.]

Publié dans Théologie, Oecuménisme

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