Rien ne s'oppose à la nuit

Publié le par Christophe Delaigue

http://multimedia.fnac.com/multimedia/FR/images_produits/FR/Fnac.com/Grandes110/0/9/7/9782709635790.gifPourquoi écrire ? Telle pourrait être la question qui traverse ces pages. Telle en est la clef. Faut-il dire : qui traverse ce roman ? Car c’est bien ainsi qu’est qualifié ce récit. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un roman en ce sens où Delphine de Vigan écrit sur sa mère et nous offre là le récit, justement, de cette histoire complexe et dramatique, qui emporta tous ses proches avec elle. Et au travers de ce récit, n’est-ce pas finalement une sorte d’essai sur l’acte d’écriture que nous offre là ce jeune auteur, un essai-récit qui se voulait être un roman ?

Pourquoi écrire ? Cette question, je l’ai dit, traverse ces pages. Et la réponse s’écrit, justement, petit à petit. Tout commence par le suicide de Lucile, la mère de Delphine de Vigan. Un suicide de plus, pourrait-on dire, un drame de plus dans cette famille dont l’histoire, complexe, est traversée d’épreuves. Le point de départ de l’écriture est cette volonté de comprendre qui fut cette femme qui souffrit toute sa vie et entraîna avec elle ses filles et ses proches.

« L’écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire » (p.47). Est-ce si vrai ? Ces pages ne sont-elles pas justement une contre-réponse à cette affirmation. Car les questions que l’écriture fait advenir et la mémoire ainsi interrogée, n’est-ce pas justement ce qui fait (re)naître Delphine de Vigan à elle-même – entendez à son histoire et même à son identité, profonde, cachée, complexe et blessée – ? N’est-ce pas d’ailleurs l’expérience de Lucile en ces textes qu’elle laissa à ses proches ?

Ainsi, ce récit-roman-« essai », entrecroise-t-il trois histoires d’écriture, et même quatre : l’histoire de Lucile dans la relecture qu’en fait sa fille et la relecture que fait celle-ci de sa démarche d’écrire, ces deux histoire entrecroisées ponctuées par la propre relecture de Lucile de ce qui la traverse, dans ces pages qu’elle écrivit pour tenter de se dire à elle-même et à ses proches. Tout cela amène finalement Delphine de Vigan à relire son histoire à elle, à tenter de comprendre qui elle est et comment jaillit de cela son œuvre littéraire.

Pourquoi écrire ? Au fil des pages, et notamment dans la deuxième moitié du livre, la réponse se fait plus précise, plus insistante, et c’est finalement là que réside tout l’intérêt de ce livre que j’ose qualifier de fascinant. Fascinant alors même, pardonnez-moi l’expression, que je le trouvais en sa première partie plutôt « banal » – que Delphine de Vigan m’excuse de ce jugement qui n’est pas juste –, alors que ce que raconte notre auteur est terrible, dramatique, presqu’indicible tellement c’est trop pour une seule famille et même une seule femme – que celle-ci soit Lucile ou sa fille.

Oui, ce livre, ce récit, est fascinant, je veux le redire, le réécrire. Il sonne, je trouve, comme un appel d’espérance, même quand la nuit envahit la vie, même quand la mort semble être omniprésente et même quand le suicide de Lucile semble sceller la désespérance d’une vie. Témoignage touchant d’une capacité –  ou de la possibilité –  à se relever, même quand la vie vous terrasse et vous assaille, ces pages osent nous donner à croire que « Rien ne s’oppose à la nuit », la nuit mortelle de cette vie. Certes c’est difficile, c’est douloureux, c’est parfois le non sens. Mais une traversée de l’impossible n’a-t-elle pas eu lieu quand même ? Ce récit – en son acte d’écriture – l’affirme, je le crois.

Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit, JC Lattès, août 2011, 437 pages.

Publié dans Romans et récits