Tous fragiles, tous humains

Publié le par Christophe Delaigue

Le thème de la fragilité et de la vulnérabilité est-il devenu un effet de mode ? Cette question est paradoxale car elle se pose alors même que la société dans laquelle nous vivons ne cesse de vanter la rentabilité et l’efficacité, sans parler de la question de la « normalité » : il faut être dans le cadre pour pouvoir s’en sortir et être heureux. Mais quel cadre ? Celui de la compétitivité et de la loi du plus fort !? Tant que la vie nous sourit, tout va bien ; mais quand survient l’épreuve de la souffrance, de la maladie ou du chômage, pour ne citer que cela, qu’advient-il ? Le monde s’écroule… La vie semble perdre son sens.

Notre société est alors traversée par deux tentations : cacher ceux qui ne rentrent pas dans cette norme de la « normalité » et de la rentabilité ou alors les éliminer, avant même d’ailleurs qu’ils ne soient venus à la vie – c’est tout l’enjeu des questions de bioéthique, c’est aussi une question de finances sociales… Mais le rôle de la société n’est-il pas de permettre à chacun de trouver sa place, sa juste place, celle où il pourra vivre et s’épanouir au mieux ?

Notre monde n’a jamais été aussi fragile, aussi vulnérable, comme en témoignent plusieurs contributions à ce colloque qui s’est tenu en février 2011, à Lyon, à l’initiative de l’Arche de Jean Vanier. On connaît son combat : permettre à des personnes porteuses d’un handicap mental d’avoir toute leur place dans des communautés de vie où chacun puisse révéler à l’autre la beauté de ce qu’il est grâce à la rencontre et aux relations du quotidien. Les personnes fragiles, vulnérables, pauvres, n’ont-elles pas un regard sur l’autre et sur le monde à nous apprendre, celui là même qui manque à notre société pour qu’elle reste humaine ?

Après les actes du colloque de Toulouse, La fragilité, faiblesse ou richesse ?, voici donc un nouvel ouvrage qui nous aide à nous interroger sur ce monde dans lequel nous vivons et sur ce que peuvent nous apporter les plus petits d’entre nos frères que sont notamment les personnes handicapées. Certes, comme le rappellent plusieurs contributeurs, il nous faut nous garder d’oublier que la personne en situation de fragilité, de vulnérabilité et même de précarité n’est pas en soi une chance pour notre société ; c’est avant tout une personne qui souffre et qui a besoin d’exister pour elle-même, d’aimer et d’être aimé. Comme l’écrit Bruno Tardieu, délégué national d’ATD Quart Monde, en finale du livre : « La fragilité ne doit pas être interdite. Mais elle ne doit pas être vénérée, idéalisée ni « romantisée ». La misère, le handicap provoquent des souffrances terribles. Le courage de ne pas les nier, d’y faire face, d’accepter ce qui ne peut être changé et de lutter pour ce qui peut l’être, voilà ce que nous devons valoriser. Car notre société nie la mort, nie la fragilité, et feint d’être toute-puissante. La fragilité est, apprenons à vivre avec elle. »

Il y a là un enjeu existentiel – pour soi comme pour notre monde. En effet, comme ne cesse de le rappeler Jean Vanier : « devenir humain, c’est accueillir nos fragilités. Devenir humain c’est s’accueillir pleinement soi-même, non pas en subissant, mais s’accueillir tel que l’on est, avec ses dons et ses fragilités, avec une acceptation de ce qui est vie et mort en soi. Accueillir ces deux dimensions sans les garder séparées mais en les unissant. » Pour l’avoir traversé un peu – et comme en témoigne par exemple la très belle contribution de la philosophe Michela Marzano – nous savons que ce chemin est long et difficile ; et qu’il en faut des présences aimantes pour nous aider à avancer, petit à petit, dans l’apaisement progressif de l’acceptation de soi et dans la (re)découverte de notre capacité à oser une confiance en l’autre. Il faut être aimé, tel que l’on est, et se découvrir capable d’aimer aussi. « Aimer quelqu’un, dit d’ailleurs Jean Vanier, ce n’est pas seulement lui révéler sa beauté et sa tendresse, et l’aider à trouver confiance en [lui]-même, il faut aussi l’aider à découvrir quel est son don et lui révéler qu’[il] est une personne humaine avec des capacités, avec une conscience, et qu’[il] peut aimer et donner de la joie aux autres. L’aider ainsi à découvrir le sens  de sa vie. » Chacun de nous n’a-t-il pas besoin de vivre cette expérience là ? Chacun de nous, dans ses propres failles et faiblesses, quelles qu’elles soient…

L’ensemble des contributions de ce colloque nous invitent à porter un regard lucide sur la condition fragile de nos vies, jusque dans sa condition souffrante ; un regard d’espérance, aussi, car nous avons cette capacité à transformer nos manières d’être – personnelles et collectives – comme notre regard sur l’autre et sur nous-mêmes ; un regard, enfin, qui soit engagement à travailler à rendre la vie plus humaine autour de nous, à notre mesure évidemment, mais en faisant tout ce que est de notre possible. Comme l’écrit Erik Pillet, président de l’Arche en France, dans ses pages introductives : « Cet engagement ne se situe pas d’abord dans l’ordre de l’action solidaire ou de la compensation mais bien dans celui de la reconnaissance. Il s’agit de promouvoir les personnes fragiles et de considérer qu’elles contribuent à transformer et enrichir nos représentations du monde et qu’elles nous invitent à être créatifs dans nos actions et nos politiques. Notre approche consiste à « éprouver » la fragilité, c’est-à-dire à en faire une expérience réelle et à oser nous exposer. Dans ces conditions, nous pouvons donner vraiment la parole, nous mettre à l’écoute, c’est-à-dire à l’école de la personne fragile, ne pas faire les choses à sa place, mais apprendre d’elle. Il nous faut nous engager dans une logique d’alliance avec les plus fragiles. » C’est là tout un programme ou plutôt une aventure « qui ouvre des perspectives insoupçonnées et nous aide à sortir de nos impasses relationnelles et sociales ». Si nous l’expérimentons dans un réel « vivre ensemble ». N’y a-t-il pas là un enjeu pour notre société ?

Tous fragiles, tous humains, actes du colloque de Lyon, Albin Michel, octobre 2011, 208 pages.

Site "Fragilités interdites ?" : link

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :