Un nouveau pape... Questions oecuméniques

Publié le par Christophe Delaigue

Un nouveau pape, renouvellement du ministère d’unité ?

Les apports des confessions chrétiennes.

 

ISEO (Institut Supérieur des Etudes Œcuménique, Faculté de théologie de l’Université Catholique de Paris) / Journée Portes-ouvertes, samedi 23 mars 2013.

 

Table ronde présidée par Jacques-Noël Pérès (Eglise Protestante Unie, directeur de l’ISEO), avec Katherine Shirk-Lucas (catholique, responsable des études à l’ISEO), Gill Daudé (Eglise Protestante Unie de France, chargé d’enseignement à la Faculté de Droit canonique) et Goran Sekulovski (professeur à l’Institut de Théologie Orthodoxe St Serge).

 

 

Mon propos va s’inscrire dans un double cadre, qui est le suivant :

- 1er élément de ce double cadre, une affirmation liée à l’actualité du nouveau pape François, une affirmation assez basique vous allez voir : un pape, un nouveau pape, quoi qu’il fasse, s’inscrit forcément dans un héritage, comme toute personne appelée à succéder à une autre – quand je dis « dans un héritage », entendez plutôt « par rapport à un héritage », dans une continuité ou au contraire en opposition, une opposition plus ou moins frontale, évidemment ; sans doute que les catégories qu’on utilise pour qualifier l’herméneutique du concile Vatican II, les catégories de continuité ou de rupture, s’appliquent aussi à une telle fonction ; et peut-être même qu’il est possible de vivre et d’entrevoir déjà une réforme dans la continuité.

- 2ème élément de ce cadre, le travail que j’ai fait dans cette maison et qui a reçu le prix 2012 du CECEF : ce travail de rédaction d’un mémoire de master 2 portait sur la question de la suppression par Benoît XVI du titre de « patriarche d’Occident », de ce que ce titre disait de nos ecclésiologies respectives, de leur histoire et de leurs évolutions au cours du 2ème millénaire, celles de l’Eglise catholique romaine et celles des Eglises orthodoxes, et de ce que cette suppression pouvait ou pourrait ouvrir ou non comme chemins œcuméniques nouveaux.

Voilà mon double cadre, les deux éléments étant liés puisque cette suppression du titre de Patriarche d’Occident, par Benoît XVI, fait partie de cet héritage œcuménique qu’il nous laisse, un héritage – je le dis tout de suite – qui a sans doute plus avancé dans le dialogue avec les Eglises orthodoxes qu’avec les Eglises issues de la Réforme, il me semble.

Vous aurez remarqué que le pape François parle de lui comme étant l’évêque de Rome – il n’a je crois utilisé le mot « pape » qu’une seule fois, vers la fin de son homélie du jour de son installation, mardi. En tout cas c’était assez impressionnant de voir, ou plutôt d’entendre, le soir de son élection, qu’il n’a pas utilisé une seule fois l’expression ou le titre de « pape », que ce soit pour parler de lui ou de son prédécesseur – l’évêque émérite de Rome, a-t-il dit. Il s’est présenté au monde comme un évêque parmi d’autres, frère parmi des frères, appelé à cette mission particulière et spéciale d’être le pasteur de cette Eglise de Rome qui est chargée de présider à la charité entre les Eglises. Il a utilisé cette expression. Voilà une expression qui n’est pas sans portée œcuménique, tout spécialement dans le dialogue en cours avec nos frères orthodoxes. Car l’ecclésiologie du premier millénaire, avec la mise en place progressive des patriarcats, dont celui d’Occident à côté des 4 patriarcats d’Orient, est une ecclésiologie qui fait place à l’égale dignité – pourrais-je dire – des Eglises locales qui sont l’Eglise et pas une partie ou une portion de l’Eglise, des Eglises locales qui sont présidées par un évêque qui assure l’unité et qui assure la communion avec les autres Eglises locales, célébrant la même eucharistie et confessant la même foi. Et parmi ces Eglises locales, certaines jouent un rôle particulier au service de cette communion entre les Eglises, que ce soit à l’échelon local d’une province, à l’échelon régional d’un patriarcat, ou à l’échelon universel, avec ce rôle particulier de l’Eglise de Rome présidant à la charité entre les Eglises et ayant donc un rôle à jouer quant à la communion et l’unité. La question sera de définir comment doit s’exercer ce rôle, sous quelle forme – c’est tout l’enjeu actuel du débat avec les Eglises orthodoxes qui vivent d’ailleurs ce même débat, en interne, autour de la figure du patriarche œcuménique de Constantinople – ?

J’en viens à ce cadre que j’ai posé au départ de mon propos. Benoît XVI, théologien et ecclésiologue d’envergure, nous laisse entre autre comme héritage cette suppression du titre de patriarche d’Occident. Une suppression qui a eu lieu presque l’air de rien et sur laquelle le pape sortant, l’évêque émérite de Rome, n’a rien dit lui-même. Il n’y a eu que ce communiqué du Conseil Pontifical pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens qui a réagi après coup, en réponse aux interrogations venues du monde orthodoxe, et qui affirmait deux choses :

- que ce titre était devenu obsolète dans l’Eglise latine où il n’avait plus aucune réalité effective d’un point de vue canonique ;

- et que cette suppression pourrait permettre d’envisager de nouveaux chemins œcuméniques. Mais lesquels, on ne nous l’a pas dit et nous attendons toujours…

La suppression de ce titre posait plusieurs questions, au regard de l’ecclésiologie catholique qui est universaliste, c’est-à-dire à la fois (1) universelle – au sens où elle pense l’Eglise comme recouvrant toute la terre, pour dire un peu vite – et en même temps (2) centralisatrice, pour tout un tas de raisons historiques qui peuvent se défendre et se comprendre. Katherine nous a rappelé à l’instant et avec ses mots à elle que Vatican II avait voulu amorcer un rééquilibrage ecclésiologique, une question qui reste d’actualité puisque les cardinaux l’ont demandé avec force avant l’entrée en conclave pour l’élection du pape François. C’est notamment tout le débat autour de cette fameuse réforme de la Curie dont on parle depuis tellement d’années, la Curie – je le précise – qui n’est pas une instance de collégialité effective dans l’Eglise catholique mais qui est une instance collégiale au service de la primauté et de l’autorité du pape sur toute l’Eglise, l’Eglise Catholique.

En supprimant ce titre de patriarche d’Occident, un titre qu’on peut qualifier d’œcuménique – au moins dans le dialogue avec les Eglises orthodoxes –, un titre qui dit une forme de collégialité dans la gouvernance et plus encore dans le service de la communion entre les Eglises – entendez les Eglises locales –, en supprimant donc ce titre, n’était-ce pas finalement une façon de renforcer encore plus une forme de centralité et de pouvoir d’autorité de l’évêque de Rome comme pape dont les titre sont maintenant : (1) évêque de Rome – mais l’est-il réellement, en tout cas pas seulement symboliquement ? –, (2) Vicaire de Jésus-Christ – un titre qui n’est pas sans poser quelques questions… –, (3) Successeur du Prince des Apôtres – c’est-à-dire Pierre –, (4) Souverain pontife de l’Eglise universelle, (5) primat d’Italie, (6) archevêque et métropolite de la province romaine, (7) souverain de l’Etat de la Cité du Vatican, et (8) Serviteur des Serviteurs de Dieu.

Si cette suppression du titre de patriarche d’Occident renforce cette primauté universelle comme primauté d’autorité et de juridiction, alors c’est contradictoire avec le dialogue en cours, notamment avec un texte important qui s’appelle le document de Ravenne et qui était alors en cours d’élaboration, et c’est contradictoire avec l’ecclésiologie même de celui qui fut le théologien Ratzinger avant d’être le pape Benoît XVI. Car dans les années 1970, Joseph Ratzinger, dans son livre Le Nouveau peuple de Dieuplaidait pour que l’Eglise catholique, l’Eglise latine, se pense de manière plus « décentralisée », avec pourquoi pas des Eglises qu’on pourrait dire régionales, sous la forme de patriarcats latins qui pourraient être continentaux, par exemple en Amérique, en Afrique, en Asie… Supprimer le titre de patriarche d’Occident est-ce que ce n’est pas ouvrir cette possibilité de plusieurs patriarcats latins dans cet Occident où l’on sens bien qu’il faudrait plus de collégialité, plus d’autonomie d’Eglises régionales et un ministère de Pierre qui soit plus de communion et un peu moins de juridiction ?

De plus, supprimer le titre de patriarche d’Occident n’est-ce pas permettre qu’un chemin puisse s’ouvrir à la reconnaissance que l’Occident n’est pas que l’Eglise catholique ou n’est plus seulement l’Eglise catholique, c’est-à-dire avancer sur un chemin d’une reconnaissance plus effective qu’il y a d’autres Eglises en Occident ? Là je vais sans doute trop loin au regard de l’héritage de Benoît XVI dont je parlais plus haut – il n’y a qu’à repenser à l’insistance qu’il faisait entre Eglises et communautés ecclésiales et il n’y a qu’à repenser aussi à cette histoire des anglicans intégrant la communion catholique dans des Ordinariats qui pourraient faire penser à de nouvelles formes d’uniatisme dont on sait que ce n’est pas un modèle d’unité à poursuivre – ; mais est-ce rêver trop quand on voit ce pape François qui semble plus prophète des petits gestes que théologien, ce pape François qui n’hésitait pas il y a quelques années se mettre à genoux devant un pasteur évangélique pour recevoir de lui la bénédiction ?

Je crois que le pape François, évêque de Rome au côté de ses frères évêques, pourrait nous surprendre. Plus par sa spontanéité et sa simplicité que par une réflexion théologique et ecclésiologique. En tout cas dans ce qu’il donne à voir spontanément. Je me demande d’ailleurs si parfois il ne faut pas des prophètes qui osent un geste audacieux qui va permettre d’avancer tout autant qu’une longue réflexion ecclésiologique ? L’un n’exclut pas l’autre évidemment, et le dialogue ecclésiologique me semble capital si nous voulons trouver un chemin d’unité qui soit aussi un chemin de réconciliation ensemble de nos histoires blessées. Paul VI le disait bien, d’ailleurs : il faut à la fois le dialogue de la charité et le dialogue de la vérité. C’est ce que nous dit d’ailleurs le Psaume 85 : amour et vérité se rencontrent ; ce même psaume qui ajoute aussi : justice et paix s’embrassent. Le 1er versant de cette citation me semble très bien convenir à ce que fut un Benoît XVI, le second versant me semble assez approprié à ce qu’un pape François nous donne à voir depuis quelque jours… Et je crois que c’est prometteur pour l’avenir du dialogue œcuménique et même pour le service de l’unité et de la communion dans l’Eglise catholique.

A mon avis, le patriarche de Constantinople Bartholoméos 1er l’a bien compris et a bien senti qu’il y a en ce moment quelque chose qui pourrait être en train de se passer, d’où sa présence historique – comme il l’a dit lui-même – à la messe d’inauguration du ministère pétrinien du pape François, mardi dernier.

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