Vatican II et l'oecuménisme

Publié le par Christophe Delaigue

Ces jours-ci, dans la revue diocésaine Relais 38 (diocèse de Grenoble-Vienne)...

Mesure-t-on vraiment combien Vatican II fut un réel tournant pour l’Église catholique et le mouvement œcuménique ? Mesure-t-on aussi combien en cela il est fidèle aux appels de l’Évangile ? Et mesure-t-on enfin combien il nous engage, nous, aujourd’hui ?

Si le concile Vatican II est en lui-même, pour une part, un fruit du mouvement œcuménique, grâce aux intuitions et aux rencontres interpersonnelles qui marquent la première partie du XXe siècle et grâce à la volonté de Jean XXIII qui crée pour l’occasion un secrétariat pour l’unité des chrétiens, Vatican II est aussi, pour l’Église catholique, l’entrée dans ce mouvement et un engagement œcuménique irrévocable. Jean-Paul II l’a souvent réaffirmé et Benoît XVI lui-même dira, dès son premier discours comme pape, que la recherche de l’unité des chrétiens est la priorité de son pontificat.

C’est dans le décret sur l’œcuménisme, Unitatis redintegratio, promulgué le 21 novembre 1964, que l’Église catholique définit ce que le Concile va appeler « Les principes catholiques de l’œcuménisme ». Ce texte se divise en trois parties qui sont comme un développement de Lumen Gentium n° 15 [1] :

(1)   Les principes catholiques de l’œcuménisme.

(2)   L’exercice de l’œcuménisme.

(3)   Les Églises et communautés ecclésiales séparées du siège apostolique romain (avec une 1ère sous-partie sur les Églises orientales et une 2e sur les Églises et communautés ecclésiales séparées en Occident).

 

Première affirmation du Concile à propos de l’œcuménisme : « Promouvoir la restauration de l’unité entre tous les chrétiens, c’est l’un des buts principaux du saint Concile œcuménique de Vatican II » [2]. Dans l’introduction à ce décret, on ajoute que les divisions font obstacle à la mission et au témoignage, que le mouvement œcuménique est un mouvement de repentir et de désir d’union, et qu’il nous vient de l’Esprit saint. Aussi le Concile invite-t-il tous les catholiques, pasteurs et fidèles, à s’y engager, au nom même de leur baptême et de leur foi au Christ sauveur, dans la reconnaissance que ce mouvement déborde et même précède l’Église catholique. Il faut donc y entrer sans chercher à faire notre propre œcuménisme selon notre seul point de vue ; nous entrons dans une dynamique qui nous précède.

Le 1er chapitre définit les principes catholiques de l’œcuménisme, qui seront ensuite développés dans le chapitre sur l’exercice de cet œcuménisme.

▪ Ils sont tout d’abord spirituels :

-          C’est d’abord le Christ qui est et qui sera principe d’unité, cette unité qui se réalise et se réalisera, dit le Concile, dans l’eucharistie – ce qui signifie que l’eucharistie célébrée ensemble ne peut pas être un moyen pour parvenir un jour à l’unité, dira le texte un peu plus loin, mais elle en est le but.

-          C’est l’Esprit saint qui nous donnera de trouver des chemins d’unité, lui qui se manifeste dans la diversité des charismes, des grâces et des ministères. L’implication concrète de ce principe est double : reconnaître et discerner dans les frères et sœurs séparés l’œuvre et l’action de l’Esprit saint et invoquer chacun et ensemble l’Esprit saint pour travailler à l’unité telle que Dieu la veut.

▪ Le Concile définit ensuite un principe structurel : pour l’Eglise catholique, ce qui définit une « Eglise », c’est l’existence et la reconnaissance du collège des évêques, successeurs des apôtres et, parmi eux, du pape, successeur de Pierre, appelé à servir cette unité. Les Églises d’Orient reconnaissent elles aussi ce principe structurel, même si nous différons sur l’interprétation du ministère de Pierre et donc sur la charge ou plutôt l’exercice de ce ministère. Et c’est au regard de ce principe structurel que nous définissons des communautés chrétiennes séparées comme étant soit des Églises soit « seulement » des communautés ecclésiales. Mais le Concile dit avec force que cette « appellation » ne signifie pas que ces « communautés » soient « dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du salut » (n°3). Nous sommes invités à reconnaître les biens qui vivifient ces communautés et par lesquels l’Église se construit, notamment la Parole de Dieu, la vie dans la foi, l’espérance et la charité, les dons de l’Esprit saint qui sont à l’œuvre, et tout ce que nous avons comme héritage commun. Nous ne sommes pas que séparés ou opposés. Le Concile ajoute que nous reconnaissons que le baptême vécu dans ces Églises et communautés ecclésiales incorpore au Christ et fait de nous des frères et des sœurs dans le Seigneur [3].

Après avoir énoncé ce principe structurel, le Concile rappelle à nouveau, comme pour insister, que c’est bien l’Esprit saint qui fait l’unité et que cette unité ne pourra être qu’eschatologique. L’Église – et les Églises – sont ici-bas comme en pèlerinage, dit le Concile, et le modèle d’unité vers lequel nous devons tendre n’est rien d’autre que la Trinité elle-même : c’est-à-dire l’unité dans la diversité, et l’unité dans la relation et dans la charité.

 

Une dynamique pour toutes nos relations

Ce chapitre sur les principes catholiques de l’œcuménisme se conclut par une sous-partie sur l’œcuménisme. On emploie le terme de « mouvement œcuménique », ce qui indique quelque chose de dynamique, en train de se faire, qui va nous conduire on ne sait pas où exactement, ni comment. Le Concile invite d’ailleurs tous les baptisés à discerner les signes des temps et à prendre part à ce mouvement. Il définit pour cela 4 « critères » :

-          Éliminer tout jugement négatif et polémique sur les autres ;

-          Vivre un dialogue théologique pour entrer dans une connaissance et une estime de l’autre qui soit plus juste et qui se fasse en vérité. Un peu plus loin dans le texte, le Concile va développer l’idée qu’il y a une « hiérarchie des vérités » dans nos définitions dogmatiques. L’enjeu va être de pouvoir définir ensemble ce qui est de l’ordre du « non-négociable » théologiquement, puis ce qui est peut-être moins important, et enfin ce que nous croyons les uns et les autres, mais que nous exprimons différemment.

Ce dialogue théologique, ajoute le Concile, doit imprégner toute la formation théologique dans l’Église. Il ne s’agit pas tant de faire des cours sur l’œcuménisme, mais, dans chaque cours et formation, faire que cette dimension œcuménique ne soit pas oubliée.

-      Collaborer à ce qu’on pourrait appeler un œcuménisme séculier ou œcuménisme de la charité ; vivre ensemble ce qui peut aider au bien commun et pour lequel nous avons tous un témoignage à apporter au nom des appels du Christ à aimer son prochain et à prendre soin de ce monde. Il n’y a pas besoin d’être d’accord sur tout, théologiquement et ecclésiologiquement, pour retrousser nos manches et vivre ensemble cette dimension « socio-caritative » de la foi.

-          L’invitation enfin à la prière les uns pour les autres et pour l’unité.

 

Le Concile ajoute : « un effort soutenu de rénovation et de réforme » doit être l’âme de tout cela ; et « cette réforme permanente dont [l’Église] a perpétuellement besoin, en tant qu’institution humaine et terrestre » (n° 6) ne se fera que soutenue par la prière et par le dialogue entre nous, à quel que niveau que ce soit. C’est par la prière et le dialogue que nous apprendrons à reconnaître nos fautes contre l’unité et c’est par le dialogue et la prière que nous apprendrons à reconnaître l’autre tel qu’il est. Nous pourrons alors discerner ce qu’il peut nous offrir de sa diversité. L’unité pourra alors se vivre comme un « échange de dons » [4].

 

On l’aura compris, un des fruits de l’œcuménisme tel qu’il est défini à Vatican II, n’est-il pas de nous inviter chacun à vivre dans toutes nos relations ce que cette dynamique œcuménique met en lumière ? Être chrétien, n’est-ce pas en effet vivre la prière les uns pour les autres, le dialogue dans l’écoute de l’autre, la recherche de communion en vérité, appréhender l’autre sans jugement, et reconnaître ses propres fautes et son besoin de conversion ? Ce que le Concile nous dit finalement, c’est qu’on ne peut être catholique – et même chrétien – sans être œcuménique. Cela reste un défi pour chacun de nous et pour nos Églises.



[1] Chacune de ces parties sera abondamment développée dans le Directoire pour l’application des principes et des normes sur l’œcuménisme que Jean-Paul II va promulguer en 1993.

[2] Par « concile œcuménique », on n’entend pas ici un concile qui réunirait toutes les Églises ou communautés ecclésiales, mais qui réunit toute l’Église qui est en concile, sous-entendue toute l’Église catholique. Paul VI affirmera en 1974 à l’occasion du septième centenaire du concile de Lyon qu’il vaut mieux parler de « conciles généraux » quand ils ne concernent que l’Église catholique ; et qu’il faut garder l’appellation « œcuménique » pour les conciles de l’Église « indivise », donc du 1er millénaire. Cette précision peut paraître anodine, mais, derrière, c’est la question de la reconnaissance éventuelle d’autres Églises. Vatican II est bien un « concile général » de l’Église catholique, c’est-à-dire un concile qui rassemble des évêques et représentants de toutes les Églises locales catholiques ; mais ce n’est pas un « concile œcuménique » au sens où les autres Églises – si on les reconnaît comme telles – ne sont pas engagées par les décisions de ce concile. Ceci dit, à Vatican II un certain nombre de représentants d’Églises et communautés ecclésiales séparées de Rome ont été invités à participer aux assemblées et même aux débats, mais comme observateurs et invités, ce qui était déjà une réelle avancée œcuménique.

[3] Dans Lumen Gentium, au n°8 (§2) – il en a déjà été question dans le n°233 de Relais 38, enfévrier dernier, dans l’article sur la constitution –, une petite expression un peu subtile a fait couler beaucoup d’encre : l’Église du Christ, dit le concile, « subsiste dans » l’Église catholique ; l’expression latine est « subsistit in ». Qu’est-ce que les Pères du concile ont voulu dire, pour l’Église catholique, et qu’est-ce que cela implique, du coup, pour les autres Églises ou communautés ecclésiales ? Est-ce que cela signifie juste que l’Église du Christ est présente dans l’Église catholique, sans aucune autre restriction pour les autres Églises et communautés ecclésiales ? Est-ce que cela veut dire que l’Église du Christ est en substance, fondamentalement, l’Église catholique, auquel cas cela relativise la compréhension des Églises orientales comme Églises sœurs, ce qu’affirme pourtant le Concile et d’autres textes d’accords signés depuis ? Ce qu’il faut retenir de ces quelques mots c’est que les pères du Concile n’ont pas voulu utiliser le mot « est » qui était employé officiellement jusqu’à lors : on disait que l’Église du Christ est l’Église catholique ; il y a eu des débats houleux pour entrouvrir une porte et permettre d’ouvrir une réflexion qui prenne en compte les éléments d’ecclésialité dans ce que le Concile appelle ensuite les autres Églises ou communautés ecclésiales. Cela peut paraître anodin ou un peu technique, mais cela a des conséquences sur du modèle d’unité à promouvoir ou à rechercher : si l’Église du Christ est l’Église catholique, alors la seule unité possible c’est ce qu’on a pratiqué pendant plusieurs siècles et qui s’appelle l’unionisme ou l’uniatisme, c’est-à-dire l’absorption dans l’Église catholique – ce qui change tout dans la façon de dialoguer avec les autres. Et ce n’est pas l’option qu’a prise le Concile qui, on va le redire, invite l’Église catholique à se réformer et se purifier pour avancer sur un chemin de recherche de l’unité.

[4] L’expression est de Jean-Paul II, notamment dans son encyclique Ut unum sint de 1995.

Publié dans Théologie, Oecuménisme

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