Homélie dim. 24 sept. 2017

Publié le par Christophe Delaigue

25ème dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Is 55,6-9 / Ps 144 (145) / Ph 1,20c-24.27a / Mt 20,1-16a

J’aimerais bien qu’on ose se poser la question : comment aurions-nous réagi… nous aussi… pour de vrai… ?

On imagine bien la scène, quand le maître fait distribuer à chacun son salaire. On imagine bien les ouvriers embauchés à la 1ère heure voir la largesse et la bonté du maître pour ceux qui ont été embauchés en dernier et qui n’ont pas dû avoir le temps de faire grand-chose, et on imagine bien leurs yeux s’écarquiller en se disant qu’ils vont avoir droit à une fort jolie somme au regard de ce qui est donné à ceux qui ont si peu travaillé ! Et quelle déception, du coup, quand leur tour arrive et quand ils se rendent comptent qu’ils n’auront pas plus que les autres… Pour eux, on l’a entendu, c’est l’incompréhension et c’est même une espèce de révolte…

Quel est le problème ? Le problème c’est que, pour eux, ce n’est pas juste. Et il me semble que c’est bien humain de réagir ainsi. C’est vrai après tout, ce n’est pas très logique tout ça. Ce n’est pas juste comme on l’aurait pensé spontanément. Parce que si les derniers arrivés ont eu droit à une pièce d’argent, pourquoi ceux qui ont été là toute la journée, qui ont donné de leur temps et de leur énergie, pourquoi n’auraient-ils pas plus, en proportion de ce qui a été fait ?

On voit bien dans cette parabole, que la justice du maître ne fonctionne pas sur cette logique là. Elle n’est pas comparative, elle n’est pas basée sur une reconnaissance de je ne sais quel mérite.

Isaïe nous avait pourtant prévenu, c’était notre 1ère lecture, le Seigneur qui nous a dit par la voix du prophète : « mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins »… Nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu mais nous inversons bien souvent les choses, nous voudrions ou nous pensons Dieu à notre image à nous ! Non ! On le voit bien dans cette parabole, la justice de Dieu ne fonctionne pas comme nos logiques humaines.

La justice du maître de la parabole, je le redis, n’est pas comparative, elle n’est pas basée sur une reconnaissance de je ne sais quel mérite. La justice de ce maître est réponse à une parole donnée, elle est réponse à une promesse.

Regardons de près ce qui avait été dit : aux 1ers embauchés, le maître avait promis un salaire d’une pièce d’argent ; c’est même un accord qu’ils avaient passé ensemble. Et à ceux qui ont été embauchés après, il leur avait dit : « je vous donnerai ce qui est juste ». Aux derniers, par contre, il n’avait rien promis ; il les a juste invités à venir à sa vigne…

Que s’est-il passé, le soir venu : aux 1ers embauchés le maître a donné ce qui était promis, ce qui était convenu. Où est l’injustice ? Le maître a tenu parole.

Notre étonnement devrait porter non pas sur le fait que ceux-ci auraient pu avoir une plus grosse somme, mais sur le fait de ce qui s’est passé pour les autres. Le maître leur donne à eux aussi une pièce d’argent. C’est ce qu’il considère comme étant juste. Là aussi le maître est fidèle à la parole qu’il avait dite, il est fidèle à sa promesse : « je vous donnerai ce qui est juste ». Ce qui nous choque, c’est cette bonté du maître, cette bonté démesurée, cette bonté pour tous. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il dit au serviteur : « Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que je suis bon ? »

Petite parenthèse, notez au passage que ce serviteur est appelé « mon ami »… Si vous faites fonctionner votre mémoire biblique, vous vous rappelez que Jésus dira en Jn 15 : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis » ; et vous le savez, mes soeurs, c’est dans un chapitre qui parle lui aussi de la vigne, un chapitre qui finit par l’appel à entrer dans l’amour même de Dieu, les uns pour les autres…

Je reviens à notre évangile. Cette histoire c’est une parabole, par laquelle Jésus nous parle du Royaume de Dieu. Nous apprenons donc que Dieu – c’est lui le maître de la vigne – que Dieu est bon, qu’il est toute bonté, d’une bonté qui ne fait pas de comptes, d’une bonté qui n’est pas dans une logique de comparaison. Ce qui veut dire que sa bonté surpasse tous nos calculs humains, toutes nos logiques comptables. Dieu ne regarde pas nos mérites apparents ; mais, comme Jésus le dira en paroles et en actes, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ! Et ce n’est pas une question de récompense.

Ce qui se cache derrière cette parabole, c’est la question de l’amour, comme en Jn 15, et pour cela c’est la question du regard que nous posons les uns sur les autres et du jugement que nous pourrions oser avoir sur ce que les uns et les autres nous serions sous le regard de Dieu.

Ce qui devrait nous faire bondir et nous choquer dans cette histoire, ce n’est pas tellement cette question de savoir si c’est normal que tous aient reçu le même salaire; ce qui devrait nous faire bondir, nous choquer, c’est l’incapacité des 1ers embauchés à se réjouir qu’il y ait eu du travail pour tout le monde et que le maître ait voulu que tout le monde trouve sa place, que tout le monde puisse apporter sa pierre à l’édifice. Voilà ce qui devrait nous interpeler !

Dans le Royaume de Dieu, nous dit Jésus, tout le monde a sa place, à la seule condition qu’il veuille bien y entrer, mais à la condition aussi qu’on le lui ait proposé, qu’on le lui ait permis ! C’est ça le drame de notre parabole, c’est qu’il y avait encore des ouvriers, le soir, à qui personne n’avait rien proposé ; et il faut attendre la fin de la journée pour que le maître les accueille eux aussi plutôt que de les laisser au dehors et sans rien. Tout le monde peut avoir part à son invitation, c’est ça la Bonne Nouvelle de l’Evangile. Tout le monde, même s’il se convertit très tard, même si sa vie n’a pas été celle qu’elle aurait pu être au regard de l’Evangile.

Et tout le monde est invité à prendre part à ce travail d'advenue du Royaume, cette mission d'évangélisation à laquelle nous a appelé le Christ après sa résurrection ; figurez-vous ça ne pourra pas se faire pas sans chacun de nous, selon nos charismes évidemment !

Tout cela a des implications très concrètes pour nous. Je pense par exemple à l’appel que le pape François nous adresse dans Amoris Laetitia à tout mettre en œuvre, quelle que soit la vie des gens ou les chemins par lesquels ils soient passés, tout mettre en œuvre pastoralement pour accueillir, pour accompagner, pour discerner quel chemin peut être fait, et pour intégrer. Quatre verbes qu’il faut qu'on retienne, je me permets d’insister : accueillir, accompagner, discerner et intégrer.

Cette parabole, elle a des implications concrètes aussi pour chacun d’entre nous, dans nos relations les uns aux autres. Par exemple : comment est-ce que nous nous réjouissons de ce que les uns et les autres nous sommes, de ce que les uns et les autres nous pouvons apporter, malgré nos défaillances et nos faiblesses ? C’est toute la question du pardon, dans certaines situations, notamment dans la vie communautaire, et lié et cela c’est celle de l'action de grâce pour ce que l’autre est et pour ce qu’il peut apporter…

Il ne s’agit pas, évidemment, d’être naïfs les uns sur les autres, mais il s’agit de décider, dans la foi, de porter un regard positif sur l'autre, quoi qu’il arrive, envers et contre tout, dans la confiance que chacun a quelque chose de beau et de bon à apporter, même si c’est peut-être enfoui profondément ou même si ça façon d’être ou de vivre m’agace ; un regard qui ne soit pas enfermant par des jugements mais qui soit libérateur.

Comment est-ce que je me réjouis par exemple que telle personne reçoive telle responsabilité dans nos communautés, que ce soit dans un monastère ou dans nos paroisses, alors que ce n’est pas forcément à cette personne là auquel j’aurais pensé spontanément, pour tout un tas de raisons ? Est-ce que je l’enferme dans un jugement que je peux avoir sur elle ou alors est-ce que je me réjouis que la confiance lui soit accordée – sans doute après discernement ; faisons confiance ! – et qu’on ait pensé qu’elle ait des choses à apporter dans cette tâche là, même si, de fait, ça m’étonne spontanément ou ça me rend peut-être jaloux ?

On pourrait trouver plein d’exemples… La question en tout cas, c’est bien celle de sortir de nos logiques de jugement et de calcul de mérite, c’est celle d’entrer dans une logique de conversion, dans une logique de regard confiant, aimant, et donc pardonnant – regard sur moi et sur l’autre. La logique de Dieu est celle de la confiance et du pardon, celle de l’amour. Jésus a donné sa vie pour ça… nous le savons…

Alors que cette eucharistie vienne aujourd’hui encore transformer nos cœurs pour arriver, petit à petit, à nous convertir chacun, encore et toujours, pour arriver à purifier notre regard sur celles et ceux qui nous entourent. Alors nous oserons aller à la rencontre de l’autre, en vérité, tel qu’il est ; alors nous nous aiderons mutuellement à avancer, à vivre mieux l’évangile, et donc à nous convertir ; alors nous entrerons ensemble dans la joie du maître qui est toute bonté, tout accueil, tout amour.

Publié dans Homélies

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