Vivre le pardon... ?

Publié le par Christophe Delaigue

« Journée » du pardon, carême 2013 / Pontcharra, 16 mars 2013

Mt 18,21-22 : Pierre s’avançant demanda à Jésus : « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrais-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? Jésus lui dit : « Je ne te dis pas sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. »

1ère question : pourquoi sept fois ? Réponse en Lc 17,3-6 : « Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets lui. Et si sept fois le jour il pèche contre toi, en disant : « Je me repens », alors tu lui remettras ». La suite est intéressant : les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi »…

2ème question : ça veut dire quoi pécher ? Le péché, on pourrait dire que c’est ce qui fait mal. Pécher, étymologiquement, c’est manquer la cible. La cible de quoi ? La réponse pourrait être ce verset de Jésus : « Il n’y a qu’un seul commandement : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute âme, de toute ta force et de tout ton esprit. Et, c’est semblable, tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Pécher c’est manquer la cible de l’appel à aimer. Les péchés ce sont nos manquements à l’amour. L’amour des autres, de soi, et de Dieu. Dieu aussi, si Dieu n’est pas qu’une idée et qu’il est bien quelqu’un.

Mais alors, c’est quoi manquer cette cible ? Un début de réponse serait ce que j’ai dit à l’instant de ce que c’est pécher : faire le mal, faire du mal. Aux autres, à soi, et à Dieu. Mais je crois qu’on peut aller plus loin en se demandant ce que ça veut dire aimer. C’est d’autant plus important que l’évangile ne nous parle peut-être que de cela, même quand il parle de salut. Aimer, c’est aimer comme Jésus aime. Aimer c’est même aimer nos ennemis, dira Jésus (Mt5,43). Mais alors c’est quoi aimer ? J’aime cette définition que j’avais entendu d’un prédicateur pendant une retraite : aimer c’est ouvrir un avenir à l’autre, c’est vouloir lui ouvrir un avenir, c’est essayer de lui ouvrir un avenir. Aimer c’est croire que l’autre, quel qu’il soit, a un chemin à faire et à vivre, encore. Et quand je dis l’autre quel qu’il soit c’est l’autre quelle que soit son histoire, quelle que soit son appartenance ethnique ou religieuse, quelle que soit sa foi, et même quel que soit le mal qu’il ait pu faire, et le mal qu’il ait pu me faire. Jésus dira qu’aimer et pardonner c’est indissociable.

Je vais un peu plus loin. Si je regarde la parabole du (bon) Samaritain, en Lc 10, je découvre qu’aimer c’est prendre soin de l’autre, l’autre même rejeté pour d’excellentes raisons, l’autre à qui personne ne voudrait s’adresser, l’autre dont l’attitude ou l’état me repousse, l’autre qui est là, l’autre qui souffre peut-être. C’est prendre soin à ma mesure évidemment, mais avec toute ma mesure, de tout mon possible jusqu’à passer ensuite le relais. Dans la parabole du (bon) Samaritain, celui-ci prend soin du blessé au bord du chemin puis il le conduit à l’auberge où on va continuer à s’occuper de lui.

Aimer c’est croire que l’autre, quel qu’il soit et quel que soit le mal qu’il ait pu faire, n’est pas que ça, qu’il n’est pas que ses actes, qu’il y a en lui, quoi qu’il arrive, quelque chose de bon et de beau, peut-être très enfoui, mais qui est bien là quand même, qui est à faire éclore et à faire germer, pour qu’un chemin de vie soit possible.

L’autre, parfois c’est moi. Je ne suis pas que bonté et amour envers mon prochain. Mais je ne suis pas non plus que ce que j’ai pu lui dire de méchant ou ce que j’ai pu lui faire de mal. Il y a en moi aussi du bon et du beau. Je suis aimable et de ce fait là aimé de Dieu.

Ok, allez-vous me dire, peut-être. Ok pour essayer de pardonner. Mais ce n’est pas si simple. Nous le savons bien, et je le sais bien… Parfois c’est très dur de pardonner aux autres et parfois c’est très dur aussi de se pardonner à soi-même. Essayer de pardonner, on veut bien, jusqu’à sept fois ok, mais soixante-dix fois sept fois, c’est impossible, pouvons-nous penser. Oui, peut-être. Peut-être même que pardonner quelque chose de très grave nous n’y arrivons pas et peut-être même que nous ne voulons pas y arriver, ce serait trop facile pour celui qui nous a fait mal ! Oui, peut-être, à vue humaine. Mais Jésus ne dit-il pas dans les évangiles que ce qui est impossible pour l’homme est possible pour Dieu ? Jésus ne dit-il pas aussi que nous pouvons recevoir une force de Dieu, celle de l’Esprit Saint ? Jésus ne dit-il pas encore : « Demandez et vous recevrez (…) ; il vous sera donné ce dont vous avez besoin, l’Esprit Saint ? »

Me vient cette autre question : pourquoi pardonner ce serait trop simple ? C’est la question de savoir ce que ça veut dire pardonner et à quoi ça engage les uns et les autres ! Pardonner ce n’est pas effacer ce qui a été vécu comme si de rien était, comme si ça n’avait pas eu lieu. Bien sûr que ça a eu lieu puisqu’on s’est fait mal ! Pardonner ce n’est pas non plus excuser pour passer vite à autre chose. Pardonner c’est un chemin de cicatrisation. Et il restera bien une cicatrice, une marque qui pourrait bien être indélébile. Mais pardonner c’est dire à celui qui a fait du mal : « tu n’es pas que ce que tu m’as fait, je te laisse vivre, je t’autorise à vivre malgré ce que tu m’as fait ; j’ose même croire qu’il y a en toi du bon et du beau, même si tu m’as fait très mal ; je voudrais juste que cela ça puisse grandir en toi, que ça prenne le dessus ». Et du coup, pardonner à l’autre c’est aussi s’autoriser à vivre, soi, c’est se dire : « je ne suis pas que le mal qu’il m’a fait, il y a de la vie en moi, je dois et je peux continuer à vivre ; peut-être que ça m’a cloué au sol, mais la vie est plus forte que tout mal et que toute mort ; d’ailleurs je ne suis pas mort il faut donc que je vive maintenant ».

Mais pour vivre cela, pour accepter de cicatriser, il faut du temps. Et ce temps il va permettre de mettre en mots. Mettre en mots le mal qui a été fait. Regarder la situation en vérité. Non pas pour l’excuser ou pour l’effacer, non pas pour la nier, justement par ce que ce sera mis en mot, mais pour s’en libérer. Car la parole libère. Dire à l’autre le poids qui m’accable c’est déjà m’en décharger en n’étant plus le seul à le porter. Et pardonner à celui qui a fait du mal c’est l’alléger de ce poids.

Alors, c’est vrai, ça peut être difficile de pardonner ou de se pardonner ou de demander pardon ou de se laisser pardonner. Parfois on ne veut pas. Comment vais-je alors pouvoir mettre en mots, et avec qui ? Je pense à Jésus qui toujours demande à ceux qu’ils rencontrent : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Il invite celui qui souffre à mettre en mots et à exprimer le désir de vie et de guérison ou de libération qui est en lui. Je le redis, la parole libère…

Parfois aussi nous croyons que c’est impossible de pardonner ou d’être pardonné… Est-ce que nous sommes prêts à faire cette confiance là en Dieu qu’avec lui nous pourrions ? C’est la phrase des apôtres : « Augmente en nous la foi »…

Pardonner, je le disais c’est s’autoriser à vivre. Pardonner, arriver à pardonner ou être pardonné, c’est être libéré de ce mal qui a été subi ou qui a été commis. Pour moi le pardon est résurrection…

Si nous sommes appelés à aimer Dieu aussi, et si aimer et pardonner c’est indissociable, alors il faut qu’on se demande quels pardons nous avons sans doute à vivre avec lui… Si aimer c’est croire en l’autre et vouloir lui ouvrir un avenir, peut-être que mes éloignements de Dieu, mes manques de foi ou de confiance en lui, mes révoltes contre lui, peut-être que c’est de l’ordre du péché, de l’ordre de ce qui l’attriste et même lui fait du mal. Comment mettre en mots, avec lui ?

Si Dieu nous aime et veut nous sauver, tous, alors le mal que je fais envers autrui, cela n’est-il pas aussi de l’ordre de ce qui lui fait mal à lui, Dieu, et de l’ordre de ce qui l’attriste ?

Et pareil si je suis enfermé dans de la culpabilité d’avoir fait mal, est-ce qu’il ne voudrait pas que la vie en moi reprenne le dessus, lui qui m’aime quand bien même j’ai du mal à aimer en retour et à aimer ceux qui m’entourent ?

Vous vous en doutez, j’en viens au sacrement du pardon… Célébrer ce sacrement c’est reconnaître que Dieu est concerné par tout ce qui fait ma vie, jusque dans mes désirs de vie et d’aimer, dans mes difficultés à le vivre, dans mes impossibilités aussi à reconnaître peut-être mon péché et dans mes pardons à demander ou à offrir. Célébrer ce sacrement c’est dire à Dieu : « je sais que tu m’aimes, j’ai du mal peut-être à le croire ou je n’arrive pas à croire que tu puisses aimer aussi celui ou ceux qui me font du mal. Mais je crois que tu es là, que tu es à mes côtés, que tu veux pour moi la vie, et même que tu peux être ma force pour vivre les chemins de pardon et de réconciliation qu’il me faudrait vivre… Alors tout simplement je viens vers toi… »

Pourquoi aller voir un prêtre ? Tout simplement pour mettre en mots. Pas parce que ce prêtre serait meilleur ou parce qu’il va juger la situation et dire si c’est ok ou pas pour Dieu. Juste parce que le mal commis comme les pardons impossibles à vivre, il faut que nous puissions les mettre en mots avec quelqu’un, pour nous en libérer et avancer sur des chemins de guérison. Tout simplement.

Certains me demandent des fois qu’est-ce qu’il faut dire ? Mais je n’en sais rien ! Ce qu’il faut dire c’est ce que vous avez envie de dire, ce que vous avez de demander ou de confier à Dieu, de vos manquements à l’appel à aimer et à pardonner. C’est tout ! Et vous dites bien ce que vous voulez et là où vous avez besoin de ce pardon et de cette force de Dieu. L’important c’est de nommer, et donc d’avoir conscience même de ce qu’on ne veut pas dire, peut-être parce que ça nous fait encore trop mal ou que nous sommes peut-être honteux et que nous n’osons imaginer le dire à quelqu’un, de peur d’être juger. L’important c’est de nommer déjà pour soi. Après, c’est vrai, je suis persuadé que le jour où ces choses là on arrive à les nommer à un autre, en l’occurrence ce frère prêtre qui est là juste pour recueillir et faire monter avec vous vers Dieu, alors je suis sûr que le jour où c’est verbalisé, où c’est mis en mot, alors nous sommes prêts à guérir.

Si je reprends mes versets bibliques du début de mon propos, alors nous voilà invités à pardonner envers et contre tout, quoi qu’il arrive, et à demander à Dieu sa force pour y arriver. C’est le seul chemin de vie qui s’offre à nous et entre nous. Peut-être que c’est difficile ou que nous ne sommes pas prêts, raison de plus pour demander à Dieu cette force de son pardon qui va être force de vie en nous et de confiance et qui va nous aider, petit à petit, à vivre les chemins de pardons et de réconciliations que nous avons à vivre avec ceux qui ont pu nous faire du mal ou ceux aussi à qui nous avons fait mal.

C’est un sacré pari, je crois, en tout cas une belle aventure où Dieu est avec nous.

[Texte-lien bonus... : link]

Publié dans Textes partagés

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :