3ème dimanche de Pâques - Année A
[Monastère de la Visitation - Voiron]
Ac 2,14.22b-33 / Ps 15 / 1P 1,17-21 / Lc 24,13-35
Cette page d’Évangile, on la connaît bien, peut-être même trop. Et je me disais : comment l’écouter comme une bonne nouvelle ? L’écouter comme une Parole nouvelle, quelque chose de neuf à entendre, et en même temps une nouvelle qui soit bonne pour nous et pour ce que nous avons à vivre les uns les autres ?!
Alors peut-être pourrions-nous tout simplement nous demander deux choses :
Alors bien simplement : qu’est-ce qu’on nous raconte, d’abord ? Alors, on le sait, ces deux disciples, ils rentrent sans doute chez eux, à Emmaüs – ou peut-être même un plus loin encore, après tout –, en tout cas ils étaient à Jérusalem, ils ont assisté à la mise à mort de Jésus – Jésus, qui était leur ami, du moins leur maître : ils sont ses disciples, ils ont vécu avec lui, ils l’ont entendu prêcher la Bonne nouvelle du salut, ils ont mis toute leur espérance en lui comme sauveur, comme libérateur.
Mais quel libérateur, en fait ? Entendons ce qu’ils disent : « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël »… C’est-à-dire ? Délivrer de quoi ?
Et la question, je nous la renvoie du coup à nous-mêmes : qu’attendons-nous de Dieu ? Quelle libération, quel salut, au cœur de qu’est-ce que nous vivons ?! Oui le Christ vient pour nous sauver, mais de quoi ? Et comment ? On va y revenir…
Nos disciples d’Emmaüs, ils avaient tout pour croire, du moins tout pour savoir : ils ont suivi et écouté Jésus ; et Jésus avait annoncé les souffrances à venir, la mort à venir aussi, et même sa résurrection.
Ils savaient tout, nos deux disciples, comme nous ; ils avaient tout pour croire. Ils ont même entendu des femmes qui leur auront dit... C’est eux qu’ils disent ! Mais c’est resté des mots – j’allais dire des mots vides, des mots creux. Des belles idées.
C’est le risque pour nous aussi, que tout cela ça reste des belles histoires, des belles idées ; pour de vrai, on y croit, d’ailleurs on est là, mais on croit à quoi en fait ? Et c’est quoi l’expérience que nos disciples vivent ici sur ce chemin d’Emmaüs ?
L’expérience qu’ils vivent et qu’il nous faut entendre c’est que ça va prendre corps en eux tout ça. Et c’est ce l’enjeu de ce temps pascal pour nous aussi : que tout cela prenne corps en nous.
Alors nous allons devenir ce que nous célébrons ce matin encore, nous allons devenir ce que nous sommes appelés à être, au nom de Jésus, et nous allons être envoyés en mission pour cela : devenir le Corps du Christ. Sa présence aujourd’hui, en parole et en actes, dans ce monde, au Souffle de l’Esprit saint.
Mais il faut que ça prenne corps en nous. Que ça passe des idées au cœur, puis du cœur aux actes. Que nous devenions le Corps du Christ.
Alors comment ça se passe pour eux ? Comment Jésus s’y prend-t-il ? Eh bien tout simplement, il les rejoint sur la route, au cœur de leur désespérance. Voilà pourquoi il fait ce détour de leur faire raconter ce qui leur est arrivé, ce qui les habite – « De quoi discutiez-vous en marchant ? »
Et ils peuvent raconter, ils peuvent mettre en mots, et lui il peut du coup oser une parole, et pas n’importe laquelle : il ouvre avec eux les Écritures, et il leur raconte tout ce qui le concernait.
Il leur redit en fait ce qu’ils savent déjà, la Bonne nouvelle du salut, qui est Dieu, etc. etc. Et là, quelque chose peut se passer ; et il y aura ce geste « déclic », ce geste de la fraction du pain, ce geste qu’ils ont vu faire par Jésus et qui est même, sans doute, le dernier qu’il a fait devant eux. Tout devient alors évident pour eux : c’est lui. C’est impossible, c’est incroyable, mais c’est bien lui !
Et d’ailleurs ça travaillait déjà en eux – là encore, c’est eux qui le disent : « Notre cœur n’était est-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous ouvrait les Écritures ? »…
Et nul besoin désormais de voir de leurs yeux d’hommes qu’il est là, nul besoin de savoir comme une preuve, avec évidence, que c’est lui ou pas : leur cœur sait, il est là, vivant, ressuscité, présent avec eux, même si leurs yeux ne le voient plus. Le cœur sait, leur cœur peut croire. Et ça les met en route, ils retournent à Jérusalem, ils refont le chemin en sens inverse, deux heures de marche, alors que nous sommes vraisemblablement de nuit et que les chemins à l’époque sont sans doute dangereux.
Mais rien n’arrêtera plus la Parole de Dieu, et c’est ce qu’on entend dans les premières lectures de ce Temps pascal avec les Actes des apôtres : plus rien n’arrêtera l’annonce de la Bonne nouvelle du salut ; et plus encore quand, à la Pentecôte, ils recevront l’Esprit Saint – mais ça nous le verrons plus tard.
Pour l’heure contemplons ce cheminement que tout cela fait vivre. Et même : ce cheminement que ça nous fait vivre, que ça nous appelle à vivre. Parce que c’est bien ce même chemin de foi que nous sommes appelés à vivre, au cœur de ce qui fait le réel de notre humanité et notre quotidien, comme les disciples d’Emmaüs.
Venons-en du coup à cette question : qu’est-ce que nous sommes appelés à vivre nous aussi, comme ces disciples d’Emmaüs, qu’est-ce que nous sommes appelés à vivre de cette même expérience, de cette même dynamique et de ce que nous venons d’entendre ?
Et la question première, derrière celle-ci, j’y reviens, c’est celle de savoir qu’est-ce que nous attendons de Dieu ? Quel sauveur, quel libérateur ? Qu’est-ce qui, dans nos vies, a besoin de ce salut, de cette vie re-suscitée au cœur de tout mal et de toute épreuve ?
Où est-ce que nous devons laisser Dieu nous rejoindre, dans le réel concret que nous avons à traverser, ce réel concret auquel il nous faut apprendre à nous laisser rejoindre, ce réel concret qu’il faut consentir à vivre avec le Christ ?
Ça peut être plein de choses : nos peurs de la mort ou de souffrir, nos découragements dans la maladie ou face à la violence du monde, je pense aussi à ces jeunes qui se découragent des chutes et rechutes avec leurs addictions…
Qu’avons-nous à offrir au Seigneur, de ce réel-là, pour que là il vienne éclairer d’une lumière nouvelle les ténèbres dans lesquels nous sommes peut-être ?
Pour le dire autrement : que traversons-nous ? Qu’est-ce qui est peut-être difficile – et même trop difficile ? Qu’est-ce qui nous fait parfois désespérer, de nous, des autres, ou du monde ?
Car c’est là que nous devons accueillir le Christ et son salut. Pas pour qu’il vienne transformer le réel de façon magique – non, ça se saurait ! Non. Mais pour que là il vienne vivre avec nous ce qui est à vivre, que là il vienne porter avec nous ce qui est à porter ; et surtout, je le redis, qu’il vienne l’éclairer d’une lumière nouvelle : celle d’une espérance, celle de l’espérance de Pâques, que quoi qu’il arrive, malgré les apparences premières et immédiates, quoi qu’il arrive et avec lui le Seigneur, lui le Seigneur ressuscité, avec lui la vie est et sera plus forte que tout mal et que toute mort.
C’est la foi chrétienne. C’est la foi pascale. Avec lui, le Christ, quoi qu’il arrive, malgré tout, la vie est et sera plus forte que tout mal et que tout chemin de mort. Et ça, ça peut devenir un véritable moteur de vie, un véritable moteur de confiance et d’espérance, pour affronter et même traverser le réel. Un jour après l’autre. Pas à part. Résolument.
Alors qu’est-ce que nous vivons les uns les autres, comment ces mots viennent éveiller ou réveiller ce que nous avons dans le cœur, ce qui nous habite profondément, qu’est-ce qui nous vient là maintenant, tout simplement, ouvrons-le, offrons-le, au Seigneur ; demandons-lui que là, en cette eucharistie, il vienne nous rejoindre et nous donner de croire en sa présence, et de croire avec lui, que oui, malgré tout, oui la vie est et sera plus forte que tout mal.
Puissions-nous en devenir alors témoin pour d’autres ; pas avec des grandes idées toutes faites, non, mais dans l’humble témoignage de ce que nous aurons perçu, pressenti, touché du doigt de cette présence du Christ ressuscité et de son appel à la vie, une vie re-suscitée, au cœur du réel de ce que nous avons à vivre nous.
Puissions-nous en être humblement mais réellement témoin. Et pour l’heure, prions, confions au Seigneur tout ce qui, là maintenant, nous habite et nous traverse. Qu’il vienne là se révéler à nous et nous rejoindre, qu’il vienne là nous sauver. Amen.