Chasteté. Une réconciliation des sens

Chasteté. Une réconciliation des sens

Je termine ce livre qui m’aura beaucoup intéressé. Il faut parfois s’accrocher un peu, notamment la façon de penser de l’auteur, une théologie en dialogue avec la littérature, mais c’est vraiment une belle lecture.

Qu’est-ce que la chasteté, à laquelle s’engagent les religieux et autres consacré/es, cette chasteté qui s’incarne pour eux dans la continence sexuelle, mais qui est en fait beaucoup plus large et qui concerne même les couples et toutes nos relations, notre rapport au monde ?

La chasteté du regard et du cœur, la juste relation à l’autre qui ne cherche pas à le posséder ou à l’attirer à soi mais à le respecter et l’aimer vraiment, pour lui-même… Et si la chasteté ainsi comprise et ainsi vécue devenait chemin vers Dieu et retour à notre nature première, celle que Dieu a voulue et que nous sommes en fait, au plus profond de nous ?

Mais on le sait, nos relations ne sont pas toujours ajustées ou pleinement respectueuses de l’autre. Et on le sait aussi, notre regard n’est pas toujours pur ; pour beaucoup il a même pu être abîmé, par exemple par la pornographie (même si la chasteté n’est pas qu’affaire de sexualité). Et on le sait, nos corps sont habités de désirs et de pulsions, et même de fantasmes qui altèrent le regard et l’élan du cœur. La chasteté peut devenir un combat, elle est en tout cas un travail et un chemin, celui que nous propose en fait le Christ, celui de la vie chrétienne en toutes ses dimensions.

J’ai retrouvé en ces pages un certains nombre d’intuitions ou de convictions que j’essaye de partager à celles et ceux que j’accompagne ou confesse et qui peinent parfois sur ce chemin, qui se découragent alors et qui ont besoin de réentendre la beauté de la sexualité et une certaine grandeur dont nous sommes capables, malgré tout parfois ; qui ont également besoin de ne pas se laisser enfermer dans le jugement ou la culpabilité. Et je recommande du coup ces pages à celles et ceux qui veulent nourrir leur réflexion pour mieux cheminer avec ces jeunes et moins jeunes qui s’ouvrent avec confiance et partagent leurs combats.

Je le redis, c’est une belle lecture mais il faut s’accrocher un peu, se laisser déplacer aussi. Mais ça vaut le coup. Et ce qui là se dit nous concerne tous pour notre vie relationnelle et chrétienne.

J’ai tout particulièrement aimé les chapitres 2 et 3 sur les « Tensions » et sur « La gestion des pulsions » (à l’école des Pères du désert), après un premier chapitre d’anthropologie biblique qui vient (re)dire qui est l’homme, l’humanité telle que voulue par Dieu et telle que capable d’aimer l’autre (mais on se base sur un écrit syriaque apocryphe, c’est déstabilisant). Enfin les pages de conclusions et notamment les toutes dernières sont lumineuses, je trouve…

Le mieux est sans doute de vous partager ci-après le plan de ce livre puis quelques citations qui vous donneront idée du style mais aussi de telle ou telle conviction ou réflexion de notre auteur.

Celui-ci, justement, qui est-il ? Mgr Érik Varden est un moine cistercien trappiste, ancien père abbé, devenu évêque en Norvège. Il fut invité cette année par le pape Léon à prêcher la retraite spirituelle de Carême au Vatican.

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Mgr Érik Varden, Chasteté. Une réconciliation des sens, Artège, mai 2025, 235 pages, 19€90.

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Le plan du livre, après une introduction intitulée « La question de Norma » (c’est une référence au personnage de l’opéra de Bellini), est le suivant :

  1. Ce qu’est un être humain
    • Créés « à l’image »
    • Vous êtes ce que vous portez
    • La vie en dehors de l’Éden
  2. Tensions
    • Corps et âme
    • Homme et femme
    • Ordre et désordre
    • Éros et mort
    • Mariage et virginité
    • Liberté et ascèse
  3. La gestion des passions
    • L’appel à la perfection
    • L repos dans l'agitation
    • Pour y voir clair
  4. Vie contemplative
    (Ce chapitre est en même temps la conclusion de cet essai)

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Quelques citations :

  • p.19-20 : «  La chasteté n’est pas un déni du sexe. C’est une orientation de la sexualité, de tout l’instinct vital, vers une finalité souhaitée. C’est une condition de plénitude recherchée et de guérison trouvée. (...) La « chasteté » suppose d’abord une conscience du biende l’intégrité et de la pureté ; et ensuite, la volonté de construire sa vie sur ces valeurs.(...) Cela (...) signifie l’éducation en conscience de la pulsion sexuelle (en tant que passion physique, capacité de tendresse, volonté de vivre pleinement), envisageant l’harmonisation progressive du corps, de l’esprit et de l’âme (...). On a perdu la vision de la « chasteté » qui suppose, non la suppression ou l’opposition du sexe, mais son épanouissement, en vue de la floraison et de la fécondité. Dans une optique chrétienne, il faudrait ajouter  : et en vue de la gloire de Dieu. Car la vie chrétienne est une vie orientée vers la béatitude. »
  • p.31 : «  Habiter le monde chastement, c’est le voir en vérité et me voir moi-même et l’humanité en vérité en son sein, c’est-à-dire devenir un contemplatif. » 
     
  • p.59 : «  Plus nous sommes conscients d’être revêtus de miséricorde, plus nous pouvons vivre sereinement avec nous-mêmes, avec nos désirs et nos défauts, nos contradictions et nos espoirs. La miséricorde nous donne le courage de nous souvenir et d’aller de l’avant. Elle permet le pardon, donne la force de la compassion, nourrit l’espoir. La mission chrétienne est de répandre la miséricorde partout, de ne laisser aucun lieu du monde, aucun destin marqué par les larmes en être privés. »
     
  • p.95-96 : «  Tout ce qui nous détourne de la réalisation de notre personne en communion avec les autres, de la guérison du fossé existant entre l’homme et la femme, du choix de la vie procréatrice et du rejet d’une culture de mort, de la divinisation par la grâce de notre humanité – tout cela est, formellement parlant, désordonné, nous éloignant, même si c’est agréablement, du but que Dieu nous a donné, nous poussant potentiellement à nous enfoncer dans le désert au lieu de trouver le chemin de la Vision de Paix (...). La luxure contraste avec le désir sain dans la mesure où elle n’est pas orientée vers la communion, par le don de soi à l’autre, mais tend vers la satisfaction de soi, pour laquelle un autre être humain est instrumentalisé, non pas rencontré en tant que personne, mais utilisé comme un moyen pour parvenir à une fin. »
     
  • p.102-104 : «  L’amour en nous qui a besoin d’être ordonné n’est pas seulement de nature charnelle. Il peut arriver que le désordre dans le domaine de la passion physique coexiste avec l’ordre (...) dans la sphère supérieure de la charité. Dieu, qui voit tout d’en haut, évaluera dans leur ensemble ces processus parallèles qui se déroulent de manière déroutante dans les limites d’une seule vie. Pour la plupart d’entre nous le chemin de l’ordre passe par le désordre ; essayer de l’éviter c’est risquer d’éviter la vie. Être conscient, même de manière subliminale, du désordre que je porte en moi, tandis que prétendre qu’il n’existe pas, c’est entretenir l’illusion.Sur cette base, aucune relation significative, aucune vie spirituelle n’est possible. Comment puis-je être guéri si je suis déterminé à donner l’impression que je ne suis pas malade ? (...) Le Christ (...) révèle la beauté de l’ordre. Mais il n’est pas surpris de notre désordre, aussi misérable soit-il. (...) Suis-je prêt à reconnaître et à nommer ce qui est dans mon coeur ? A partir de là, vais-je laisser l’appel de Dieu m’ordonner et me réformer ? »
     
  • p. 142 : «  La chasteté est le fait de se libérer de la possession dans tous les domaines de la vie. C’est seulement quand un amour est chaste qu’il est vraiment amour.L’homme qui veut posséder devient toujours à la fin dangereux, il emprisonne, étouffe, rend malheureux.Dieu lui-même a aimé l’homme d’un amour chaste, en le laissant libre même de se tromper et de se retourner contre lui. La logique de l’amour est toujours une logique de liberté ».
     
  • p.151-152 : « Nous oublions facilement que Dieu a de l’espérance pour nous. Il sait que nous avons besoin de grandir, et de mûrir. (...) Une vision chrétienne de la nature humaine est dynamique. Oui, bien sûr, nous sommes conditionnés par des facteurs qui ne dépendent pas de notre choix ; bien sûr, nous portons des dons et des blessures de toutes sortes ; ceux-ci nous conditionnent, mais ne nous déterminent pas. Ce qui détermine une vie n’est pas le moule dont on est issue, mais le but vers lequel elle se dirige. (...) Si nous croyons cela, nous serons tournés vers l’avenir, attirés par l’espérance patiente que Dieu a pour nous. » 
     
  • p.207 : « Dans une optique chrétienne, éros est une impulsion vers le divin, mais il n’est pas lui-même divin. Il a son rôle à jouer dans l’orientation de l’existence humaine vers son véritable but, la connaissance et l’amour de Dieu. Il ne doit pas être confondu avec le but. » 
     
  • p.208 : «  Laissez-vous réconcilier avec Dieu, écrit Paul aux Corinthiens (2Co 5,20). L’injonction concerne notre passage de l’inimitié à l’amitié avec Dieu. Elle peut aussi être lue de manière existentielle, comme pour dire : « Soyez pour Dieu des personnes réconciliées ». il y a là un appel à l’intégrité et à l’acceptation de soi, à vivre avec nos désirs, nos limites et nos échecs. Nous devons accepter le fait d’être des personnes, tournés vers les autres et ayant besoin d’eux, et non des individus autosuffisants.Nous devons accepter notre besoin d’être sauvés ».
     
  • p.217 : « nous progressons avec patience de ce qui est partiel vers ce qui est entier, ordonnant et rendant chastes nos corps, nos âmes et nos esprits dans l’obéissance de la charité. Les yeux de notre amour s’ouvrent ainsi. Nous passons de l’aveuglement à la vue. Le voyage est parfois laborieux, mais il traverse de beaux paysages. Plus nous marchons, plus nous prenons conscience que nous ne marchons pas seuls. » 
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