Ce livre est un peu un OVNI-littéraire [*]. On nous annonce un roman, mais la 4ème de couverture précise que c’est un « roman sans fiction », et on se retrouve à lire un récit de voyage mais plus que cela seul : le récit du pourquoi ce récit de voyage et en plus, telle une chronique, ça va des préparatifs au retour inclus [*].
Ce voyage c’est celui du pape François en Mongolie, en décembre 2023. Deux jours dans ce tout petit pays du bout du monde, coincé entre la Russie et la Chine, et qui ne compte qu’une poignée de chrétiens. Quel était l’intérêt ?
Il est justement là ! Le pape François aura beaucoup parlé des « périphéries » qu’il nous faut rejoindre, qu’elles soient existentielles, géographiques ou spirituelles. Ces « périphéries » à partir desquelles regarder autrement ce qui fait notre vie ecclésiale, ces « périphéries » à partir duquel le « centre » doit se comprendre – et se « réformer » ?
J’ai aimé ce que notre auteur développe de tout cela au début de ce « roman sans fiction » – j’ai notamment trouvé le chapitre 2 très éclairant. Et le projet-même de ce livre est de cet ordre-là : imaginez, le Dicastère pour la Culture et l’Éducation décide de proposer à un auteur romancier d’accompagner le pape dans un voyage symboliquement important, pour le raconter de l’intérieur ; mais en plus, on demande cela à un écrivain qui se déclare plutôt athée – certes d’origine familiale et culturelle catholique, mais non-croyant et se disant laïc militant et anticlérical –, c’est-à-dire un auteur qui va poser lui-même un regard de l’ordre de ces « périphéries » et donc un regard de biais ou décalé. Et c’est assumé.
Ça donne cet étonnant récit [*]. À la fois très intéressant et en même temps un peu dense et long, sans grands rebondissements ni artifices littéraires, non, un récit fait de rencontres, de questionnements sur le pape François et sur la Mongolie. Un récit où l’on croise des cardinaux et autres membres de la Curie, des journalistes spécialisés dans les questions religieuses et les voyages du pape, des missionnaires, aussi, et de « simples » chrétiens de ce petit pays du bout du monde dont on va aussi découvrir l’histoire et ce qui là-bas se vit.
Une question vous vient peut-être : qu’est-ce qui motive un tel écrivain à dire oui à un tel projet ? Bonne question ! Qui sera une sorte de second fil rouge à ce « roman sans fiction » : notre homme accepte à condition que le pape lui accorde 5-10min en tête à tête pour répondre à une question précise : sa mère catholique et très croyante, une fois décédée, retrouvera-t-elle son défunt mari tant aimé ? Ou, pour le dire autrement : y a-t-il vraiment une vie après la mort, qu’est-ce que la résurrection de la chair et la vie éternelle, et qu’est-ce que le pape peut lui en dire ? Et cette question, notre homme la pose aussi à celles et ceux qu’il va rencontrer, et tous vont partager là quelque chose de leur foi…
Le voyage du pape en Mongolie c’est seulement quelques (longs) chapitres de la deuxième partie de ce livre, précédés des rencontres que notre auteur a faites les 2-3 jours avant le décollage de l’avion – et là il parle longuement avec le cardinal Tolentino et avec des grands noms de la communication vaticane, notamment le père Spadaro, Andrea Tornielli ou Paolo Ruffini (ces chapitres sont très intéressants mais longs et un peu denses).
La 1ère partie, elle, raconte en courts chapitres l’origine du projet, les premières recherches que fait alors notre auteur, ce qu’il raconte et découvre du pape François – et là c’est quasi une mine d’or, on retrouve tous les grands thèmes du pontificat, ce qui sera prolongé par les grands entretiens de début de deuxième partie.
Et puis la troisième partie c’est de nouveau des chapitres assez courts, et c’est surtout ce qui se passe au retour du voyage et ce qui suivra ; c’est notamment quelques dernières rencontres – dont la française Sr. Nathalie Becquart (avec qui il est question de synodalité et du fameux Synode qui était alors encore en cours) et le cardinal Victor Manuel Fernández (Préfet de la Doctrine de la Foi). On y trouve également un court chapitre un peu étonnant, original (dans la forme), sur ce que notre écrivain a découvert et retient finalement de qui est le pape François – quel pape il est – ; ainsi qu’un autre bref chapitre, étonnant lui aussi, car il est question du film Habemus papam de Nanni Moretti… Et puis quand même, il y a ces très belles pages, ce chapitre final, le retour de notre auteur chez lui en Espagne, et notamment ce qu’il va partager à sa mère de son échange avec le pape…
Je suis heureux d’avoir lu ce livre, même si c’est un peu déconcertant [*] et surtout un peu long et dense par moments, et même si c’est finalement plus un « documentaire » qu’un roman. Mais c’est passionnant de lire un tel voyage de l’intérieur, d’y être ainsi plongé, et quel voyage en plus ! Et puis c’est intéressant d’avoir ce regard un peu extérieur et décalé de cet homme sur ce pape qui aura quand même tant marqué notre Église toutes ces années et qui aura du coup mis sa « marque ». Une belle lecture, je crois, pour mieux entendre l’héritage que nous laisse ce grand homme, ce « Fou de Dieu » – on en rencontre d’ailleurs quelques autres, en ces pages, de toutes les époques, vous verrez.
Voila ce que je peux dire de ce livre. Je ne sais si ça vous donne envie de le lire ou pas. D’autant qu’avec le nouveau pape on est plutôt dans l’attente de le lire lui et de voir comment il va conduire son Église. Mais justement, c’est le moment : mieux entendre l’héritage dans lequel ce nouveau pontificat va s’inscrire et imprimer aussi sa marque propre…
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Javier Cercas, Le Fou de Dieu au bout du monde, Actes Sud, septembre 2025, 479 pages, 24€50.
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[*] p. 61 : « je décidai que, si j’écrivais le livre sur le pape, je serais obligé d’écrire un livre différent, le plus extravagant qui soit, un mélange de chronique, d’essai, de biographie et d’autobiographie, une expérimentation bizarre, un bric-à-brac, si possible un festin regorgeant de plats, une folie solidaire avec la démence du fou de Dieu, une expérience joyeuse et complètement dingue, un méli-mélo de genres au cœur duquel étincelleraient, pareilles à des morceaux de lave brûlants dans un cratère en activité, la résurrection de la chair et la vie éternelle. »