6ème dimanche du Temps Ordinaire (Année A)
Si 15,15-20 / Ps 118 / 1Co 2,6-10 / Mt 5,17-37
Bon… je ne sais comment vous recevez tout ça… Il y a quelque chose d’assez radical ou exigeant, peut-être même que c’est un peu perturbant ? Parce qu’il y a quelque chose d’un peu violent dans ces propos de Jésus. Mais c’est le but ! Que ça nous fasse réagir, que ça crée une sorte d’électrochoc, qu’on se demande où on en est de notre vie chrétienne…
En tout cas ça peut, de fait, nous paraître exigeant, et ça l’est ; et on peut avoir l’impression que ça met peut-être la barre un peu haut… mais je trouve qu’on a de la chance d’entendre ça à quelques jours de l’entrée en carême.
Et je trouve que d’entendre tout ça à la lumière de la 1ère lecture ça peut nous aider à comprendre ce que Jésus essaye de nous dire – l’enjeu pour nous – et du coup à bien entrer dans ce temps du carême qui vient.
Alors la 1ère lecture, justement. Ça commence par une espèce d’évidence qui est importante, mais qui n’est pas si évidente en fait, si on regarde de près le concret de notre vie.
Qu’est-ce qu’on a entendu ? « Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle »… Comment dire… est-ce si sûr ? Dis comme ça c’est beau, mais on fait l’expérience que la volonté c’est pas simple et être fidèles à un choix posée non plus.
Je prends un exemple qui concerne malheureusement pas mal de gens et votre génération tout particulièrement. Le porno. Vous faites l’expérience douloureuse que la volonté ne suffit pas, elle est fragile, il y a en nous et autour de nous des forces qui prennent parfois le dessus. Et la volonté comme une fidélité aux choix qu’on essaye de poser ça s’avère parfois bien fragile.
Alors comment on fait ? D’abord on « défocalise », on se décentre de ça, et on regarde quels sont les commandements de Dieu et ce que je peux en vivre aujourd’hui. Et en parallèle on apprend à éduquer notre volonté sans se mettre la barre trop haut. Et pourquoi pas en s’y aidant les uns les autres. C’est la pédagogie du parcours « Virtus - St Jo » qu’on propose pour le carême et que certains d’entre vous ont décidé de suivre.
Mais entendez que la volonté on peut déjà l’exercer sur ce qu’on a entendu ce soir, l’exercer dans la relation aux autres et la charité. Et là Jésus a parlé de regard (l’œil), de gestes posés (la main) et de la parole donnée.
Le regard, les gestes posés et la parole donnée, c’est dans ces trois dimensions de notre être relationnel que beaucoup de choses vont se jouer de l’appel à aimer – et à aimer à la suite du Christ.
Je peux regarder durement l’autre, en le jugeant, par exemple, ou avec convoitise. Mais Dieu, lui, que voit-il, et comment voit-il ? L’autre comme moi, d’ailleurs ! Comment je m’oblige et même j’apprends à regarder avec le regard même de Dieu, qui veut garder confiance en l’autre qui est là, qui veut l’aimer malgré tout, et qui ose croire qu’un chemin de salut est possible, que personne n’est définitivement prisonnier du mal qu’il fait ou du mal qu’il a subi, même si ça paraît mission impossible ?!
Comment du coup je vais me faire proche et oser des paroles de pardon ou de consolation ou d’encouragement ? Des paroles et des gestes, d’ailleurs ?
Et si le temps du carême c’était justement un temps propice pour se poser avec ça et s’entraîner à aimer mieux en ajustant mieux son regard, ses gestes et sa parole, et en demandant au Seigneur de m’éclairer, de m’y aider, et de m’aider aussi à m pardonner mes dérapages ou mes découragements en la matière !?
Lié à cela – lié à cette question du regard, des gestes posés et de la parole donnée –, c’est toute la question de la réconciliation, qui est d’ailleurs au cœur de l’évangile qu’on a entendu ce soir avec cette histoire d’offrande à laisser. Et ce sera l’appel de la 2ème lecture du Mercredi des cendres, vous verrez.
Entrer sur un chemin de réconciliation avec Dieu et avec les autres – avec soi-même aussi – c’est vouloir sauver l’autre et la relation, c’est vouloir sortir de l’enfermement de la rancune qui gangrène le cœur comme de la culpabilité mortifère qui finit par vous ronger de l’intérieur.
Mais pour ce faire il va falloir oser regarder la situation en face, les paroles ou les gestes échangés qui ont pu faire mal, c’est regarder aussi d’où ça vient en moi et notamment ma part blessée qui fait que je suis parfois à vif dans mes réactions. Et c’est essayer de remettre des mots ensemble pour sortir de l’enfermement dans lequel tout ça nous met.
On sait bien que le chemin est parfois difficile. Vous irez lire Mt 18, ça nous donne des étapes progressives. Et ça dit surtout l’enjeu à nommer et à entendre ce qui s’est joué pour l’un et l’autre dans la relation blessée. Et à croire que Dieu sera là avec nous et qu’il va nous aider à avancer…
Dans la 1ère lecture on nous a dit que tout ça c’est une question de vie ou de mort. Mais c’est aussi une question de choix : choisir la vie. Et que la Sagesse de Dieu peut nous y aider, nous aider à faire le bon choix, celui de la vie, celui d’être vivant, de se relever et de pouvoir continuer à avancer.
Et St Paul, dans la 2ème lecture, nous a dit que cette Sagesse de Dieu n’est certes pas celle du monde, qui juge et condamne et qui est bien souvent commandée par la loi du plus fort et une soif de vengeance un peu spontanée, non, la Sagesse de Dieu elle opère un renversement, et cette Sagesse qui reste cachée, dit St Paul, cette Sagesse que Dieu a tenue cachée mais qu’il veut nous donner de connaître, c’est justement ce que Jésus vient nous révéler, c’est ce qu’il nous appelle à vivre à sa suite, c’est cet appel exigeant et radical à aimer : nous aimer les uns les autres comme lui, le Christ, nous a aimés ; aimer même nos ennemis ; aimer et pardonner…
Ça peut nous paraître difficile, voire impossible parfois. Mais si Dieu nous le propose c’est qu’il sait qu’au fond on en est capable et c’est parce que là est le chemin du bonheur véritable.
Alors oui ça va appeler des conversions, ça va appeler à poser des choix et apprendre à y être fidèles – et il va falloir un peu de volonté. Mais ça va appeler en même temps à le vivre avec lui, pas à la seule force de nos petits bras et de notre petite volonté bien fragile.
Alors demandons-lui sa force et sa grâce. Et nos efforts de carême, accompagnons-les de demandes de grâce ! On veut poser tel ou tel choix, tel ou tel acte, tel ou tel effort, il, c’est bien, mais demandons là à Dieu son aide sur tel ou tel point, telle ou telle difficulté qu’on sait bien qu’un va avoir ou pour telle fragilité que nous avons.
La 1ère lecture nous l’a dit : Dieu penche sur nous son regard. Pas pour nous regarder de haut et de loin nous débattre avec nous-mêmes et avec la vie et ce qui nous tombe dessus ou nos chutes et nos rechutes quelles qu’elles soient, non ; mais pour nous aider, si nous le voulons bien, si nous le lui demandons. Pas pour faire à notre place, non – on fait d’ailleurs assez vite l’expérience que ça ne marche pas comme ça – ; pas pour faire à notre place, comme par magie, donc, mais pour nous souffler au cœur telle ou telle intuition de vie, pour nous donner aussi un peu de courage et de persévérance, et puis surtout pour porter avec nous ce qui doit l’être, et notamment nos découragements ou nos fatigues au combat.
Dieu est notre allié. Dieu est là, pour qui le craint – disait la 1ère lecture – c’est-à-dire pour qui se tient avec amour et avec une espèce d’effroi face à lui, face à sa grandeur et sa puissance d’amour ; pour qui ose se tenir face à lui, certes avec petitesse et humilité, mais surtout avec confiance, la confiance qu’il est là avec nous dans nos combats, si nous lui permettons d’en être et malgré son silence apparent…
Alors je ne sais comment tout ça vient vous rejoindre au cœur de ce que vous vivez ou traversez les uns les autres ; mais ce temps du carême qui vient, vivons-le dans cet état d’esprit-là. Et nos efforts, et les engagements que nous prendrons, vivons-le ainsi, dans un désir de conversion et d’approfondissement des appels de Dieu – en nous rappelant que la vie chrétienne c’est affaire de regard, de gestes posés et de parole donnée, avec Dieu et avec les autres.
Alors, ce temps du carême, accueillons-le comme un temps favorable pour nous entraîner, nous entraîner à aimer mieux, à aimer ainsi (regard, gestes, paroles), et à nous décourager un peu moins ; en tout cas à vivre tout cela avec le Seigneur, en lui faisant un peu plus de place, et en osant un regard plus ajusté sur l’autre, en osant aussi des gestes concrets de charité, et en travaillant plus de fidélité à la parole donnée.
Et ce faisant nous allons nous décentrer de nos problèmes habituels et de ces chutes et rechutes qui nous découragent parfois. Il ne s’agit pas de faire comme si ça n’était pas là, non, déposons-les humblement auprès du Seigneur, mais vivons surtout, vivons déjà, son appel à aimer – la charité en actes –, et pour ce faire osons et posons des petits choix concrets qui vont nous y aider, et aidons-nous les uns les autres à les tenir.
Alors vous verrez, vous allez faire l’expérience du chemin qui se fait, malgré tout, et d’une réelle joie que Dieu donne là, qui est salut et même résurrection – l’expérience de la vie qui est re-suscitée en nous, malgré tout…
Voilà le programme… Et je me permets de vous souhaiter, déjà, un beau carême. Avec la grâce de Dieu ! Amen.