Saint Joseph, solennité [19 mars]
2S 7,4-5a.12-14a.16 / Ps 88 / Rm 4,13.16-18.22 / Mt 1,16.18-21.24a
Ce qui me frappe avec la figure de St Joseph c’est de me dire que c’est auprès de lui – auprès de St Joseph – que Jésus a appris ce qu’est un père, et du coup ce que veut dire être fils du Père, et donc de Dieu son Père.
Dès avant sa naissance – on vient de l’entendre – Jésus est confié à St Joseph ; avec Marie. Il est confié à St Joseph pour advenir à lui-même, à ce qu’il sera, advenir à sa mission de fils de Dieu qui vient nous révéler le Père tout-aimant et son projet de salut pour tous.
Et on l’a entendu avec la 1ère lecture : avec St Joseph, par son lien de filiation, d’adoption, Jésus est inscrit dans cette lignée royale qu’est celle de David. Et de fait il sera roi. Même s’il sera roi autrement.
Il sera le roi véritable, car le vrai roi d’Israël, ce ne sont pas ces hommes qui se sont retrouvé sur je ne sais quel trône, mais c’est Dieu lui-même.
Et dans un passage que j’aime bien dans le 1er livre de Samuel, au chapitre 8, on voit le peuple qui négocie avec Dieu d’avoir un roi comme les autres – comme les autres peuples. Et Dieu prévient Israël de ce que ça va entraîner, notamment en termes de goût du pouvoir ou de besoin de rivaliser avec les autres (il prendra vos richesses mais aussi vos filles pour son harem ou vos fils pour ses armées, etc.) ; mais Israël veut un roi, un roi-homme. Mais qui ne le sera, si j’ose dire, que par délégation de Dieu. Comme St Joseph, finalement : St Joseph qui devient père par délégation de Dieu ; par appel de Dieu.
Et c’est bien St Joseph, avec Marie, qui va apprendre à Jésus à prier et à écouter les Écritures. C’est bien lui qui va l’éduquer et lui apprendre ce qu’être fils veut dire et ce que ce que ça veut dire aimer, aimer concrètement – aimer et pardonner…
Ceci étant… ce qui me frappe toujours aussi – mais je le dis avec le sourire – c’est quand même qu’à vue humaine tout ça aurait pu capoter… Alors non, vous me direz, parce que Dieu c’est ce qu’il fait et il sait à qui il s’adresse en se tournant vers St Joseph. Mais quand même…
Imaginez un peu Joseph qui se réveille et qui se dit, comme nous parfois, qu’il a fait un mauvais rêve et peut-être même que la journée va être un peu longue du coup… Vous voyez un peu le problème ?!
Ou alors imaginez que notre brave Joseph il a un « père spi » – un accompagnateur spirituel – qui lui dit : écoute mon grand, on discerne dans le réel, ne va pas prendre tes rêves pour la réalité !
Il aurait raison son « père spi », n’allons pas trop vite croire que tout ce qui nous passe par la tête et qui nous fait chaud au cœur ou qui nous semble venir de Dieu, ce soit parole de Dieu. J’entends parfois des choses comme ça avec tel ou tel que j’accompagne ici à St-Jo, mais il y a en fait un enjeu à poser les choses, à les prier, à discerner patiemment…
St Ignace, qui est le maître du discernement, dira qu’il s’agit d’apprendre à entendre si ces espèces d’appels intérieurs viennent bien de Dieu ou si ça vient soit de nous – nos p’tites idées à nous ou nos p’tits rêves – soit du mauvais esprit...
Mais vous pourriez me dire que nous ne sommes que nous, nous ne sommes pas St Joseph, et c’est vrai. C’est à lui et pas à nous que Dieu a confié cette mission de prendre Marie pour épouse et d’accueillir avec elle cet enfant à naître, c’est pas pour rien !
Demandons-nous du coup qu’est-ce qu’il a de particulier St Joseph, qu’est-ce qui fait qu’il peut répondre de façon presque évidente, et qu’est-ce qu’on peut entendre quand même, nous aujourd’hui, et pour nous, pour nos propres discernements ? Parce qu’en fait c’est ça la question !
On nous a dit de St Joseph que c’est un homme juste. Une justice qui est déjà bonté, on le voit notamment avec ce qu’il décide de faire pour Marie, à savoir qu’il ne veut pas la répudier publiquement, même si elle est enceinte, et même si c’est ce que prévoit du coup la Loi. Non. Non, parce qu’il est bon, parce qu’il ne veut pas qu’elle soit la risée de tous et qu’elle soit mise au ban de la société. Il l’aime. Et en plus, sans doute qu’il pressent au fond de lui que c’est impossible qu’elle lui ait fait un coup pareil… Il est bon Joseph.
Et puis il est « juste » au sens biblique : « ajusté » à qui est Dieu, « ajusté » au projet de Dieu, « ajusté » à ce que Dieu veut pour nous. Il est façonné par cette justice de Dieu dont parlait St Paul dans la 2ème lecture, cette « justice obtenue par la foi », cette promesse de salut qui est appelée à s’incarner, à se vivre. Et il est « juste », St Joseph, comme Abraham l’était, c’est-à-dire dans une sorte de confiance radicale en Dieu et en ses promesses.
Pour le dire autrement, il est pétri, St Joseph, des promesses de Dieu. Et voilà pourquoi il peut avancer avec confiance. Et même – si j’ose reprendre les mots de St Paul dans la 2ème lecture encore –, il peut avancer en « Espérant contre toute espérance » …
C’est quoi l’espérance ? C’est cette certitude de foi que Dieu tient ses promesses. Que Dieu est avec nous. Que Dieu veut notre bonheur. Que Dieu ne nous abandonnera pas. Que Dieu veut pour nous le salut et la vie. Que Dieu est là, quoi qu’il arrive, et qu’il me donnera ce dont j’ai besoin pour avancer et répondre à ses appels. Et ça, St Joseph le sait, il peut y croire, car c’est un homme croyant, il est sans doute pétri des Écritures qu’il entend à la synagogue et que sans doute il prie avec les psaumes.
Et du coup, quand il entend cette étrange Parole de Dieu, en lui, dans ce songe qu’il reçoit, et quand il entend que Marie est enceinte sous l’action de l’Esprit Saint et qu’il est appelé à donner le nom de Jésus à cet enfant à venir – Jésus, Dieu-sauve –, alors sa mémoire biblique se met en route, il a comme un déclic, et il fait le lien avec les annonces d’Isaïe : la vierge, la jeune femme, qui doit enfanter l’Envoyé de Dieu, l’Emmanuel – Dieu-avec-nous. Et c’est sûr qu’il fait intérieurement le lien, ça semble comme une évidence, parce que ça vient trouver écho en lui avec cette parole des Écritures, ces Écritures dont il est façonné, dont il est habité. Alors il peut dire oui et y aller.
St Ignace dit d’ailleurs à propos du discernement qu’il y a comme trois façons de se décider et d’avancer, qui sont soit trois modes différents soit complémentaire, c’est-à-dire comme des étapes d’un processus. Ces trois moments c’est (1) l’évidence qui s’impose, avec une paix profonde qui va avec et qui met en mouvement – c’est ce que vit St Joseph avec ce songe. L’évidence qui s’impose à nous, donc, ou alors, dit St Ignace, (2) l’écoute de nos motions intérieures et ce que ça vient provoquer et comment ça dure, et puis enfin (3) la mise en perspective rationnelle (les pour et les contre) – parce qu’on discerne dans le réel.
Pour St Joseph ces trois « moments » sont simultanés, et c’est ça l’évidence qui s’impose à lui. Il n’a pas besoin de faire ce détour d’un discernement plus long, parce qu’il sait au fond de lui que le Messie de Dieu va arriver, il sait au fond de lui que ça se fera par une jeune femme choisie par Dieu qui enfantera un enfant-sauveur. Et il sait au fond de lui que Marie est une belle personne, qui est droite, qu’elle a foi en Dieu, et qu’elle n’aurait jamais été voir ailleurs !
Il ne doute pas, St Joseph ; il n’est pas pris, comme nous on l’aurait été, par tout un tas de questions qui peuvent alors nous assaillir et qu’il faut justement aller voir et poser calmement. Et qu’il faut laisser entrer en résonnance avec la Parole de Dieu qu’on va prier pour entendre pas à pas quel chemin semble se dessiner et qu’est-ce que le Seigneur semble vouloir nous dire.
St Joseph est un homme juste et bon. Juste parce que façonné par les appels de Dieu et tout habité de cette espérance qui devient un moteur de vie et de confiance. Alors il peut y aller, il peut dire « oui » à l’appel reçu, l’appel pressenti. Il y voit clair, pour lui le jour se lève.
Et pour nous l’enjeu ce sera bien celui-là, sortir de la nuit de nos questions tiraillantes, de notre peur parfois à nous tromper ou notre peur à oser répondre à ce que nous avons l’impression que Dieu attend de nous et nous demande.
Et l’appel, du coup, il est vraiment, je crois, à développer notre vie intérieure, à la fois l’écoute priante de la Parole de Dieu, et notre vie de prière – notre vie avec le Seigneur. Et ensuite à vivre concrètement les appels reçus dans l’humble quotidien des jours, l’appel à aimer et à nous faire proche de l’autre qui est là.
Et c’est bien parce que nous apprendrons à vivre les petits appels du quotidien que nous serons capables de répondre un jour à de plus grands appels, des appels plus radicaux qui seront parfois des projets un peu fous à vue humain...
Et puis nous apprendrons alors à voir le chemin qui se fait. Et comme dirait St Ignace encore, si nous sommes où Dieu voulait, et si nous avançons avec lui, alors nous recevrons une confirmation des choix posés, et ça nous donnera d’avancer plus encore…
Pour l’heure, je vais m’arrêter là et je propose qu’on prenne quelques instants de silence, tout simplement pour recueillir ce que ces mots viennent peut-être éveiller en nous ; recueillir et entendre ce qui se murmure peut-être en nous, et le présenter au Seigneur. Qu’il vienne là nous rejoindre en cette eucharistie, qu’il vienne nous éclairer peut-être, et porter avec nous ce qui nous habite et nous traverse. Amen.