Souffrance et Croix

[Musée des Beaux-arts d’Avignon]

[Musée des Beaux-arts d’Avignon]

Topo du Vendredi saint 2026 à St Jo

« Souffrance et Croix »

 

Dimanche dernier, j’ai été touché par ce que disait la prière d’ouverture de la messe des Rameaux et de la Passion et par laquelle nous sommes entrés dans cette Semaine sainte. Je vous la relis bien simplement, pour entrer nous aussi, maintenant, dans ce temps de méditation…

« Dieu éternel et tout-puissant, pour donner au genre humain un exemple d’humilité, tu as voulu que notre Sauveur prenne chair et qu’il subisse la croix. Accorde-nous, dans ta bonté, d’accueillir le témoignage de sa force dans la souffrance et d’avoir part à sa résurrection. »

Sa force dans la souffrance. Et ce mystère de la Croix…

Pourquoi fallait-il que le Christ souffre ainsi et meurt ainsi ? Ce sera finalement la question de ce matin…

Un constat de départ : tous nous sommes d’une façon ou d’une autre traversé un jour ou l’autre par cette question du mal et de la souffrance. Déjà notre péché, en fait, ou l’incompréhension de la guerre au loin, ou de la violence plus proche de nous. La question de la maladie aussi… Tous on est touché d’une façon ou d’une autre par cette réalité de toue vie. Et ça vient parfois mettre en question notre foi sur la Toute-puissance de Dieu, sur son amour, voire sur son existence, pour certains.

Que fait Dieu quand je souffre ?!

C’était un 1er constat.

Une question ensuite : pourquoi fallait-il que le Christ souffre et meurt en croix ? Après tout ?! S’il est le Fils de Dieu, s’il est Dieu lui-même venu nous visiter et nous montrer la puissance de vie et de salut que Dieu veut nous offrir ?

Ce « fallait-il ? » il fait écho à une parole de Jésus, à plusieurs reprises, justement quand il annonce sa Passion à venir, sa mort et sa résurrection. Et on retrouvera notamment cette expression au soir de Pâques, en Lc 24, sur la route d’Emmaüs, Jésus qui questionnera ces deux hommes qui rentrent chez eux : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa Gloire ? ».

Il fallait que le Christ souffre et qu’il meurt…

Mais pourquoi donc, après tout ?!

Deux raisons à cela.

Mais un rappel d’abord : le Christ est vrai Dieu et vrai homme. Il faut qu’on ait ça en tête, toujours. Il est vrai Dieu et vrai homme. Il aurait pu, par sa toute-puissance, ne pas mourir et nous ouvrir quand même le chemin de la vie éternelle, il est Dieu.

Mais il est vraiment homme aussi, il assume pour de vrai, il assume complètement, notre condition humaine.

Pourquoi ce petit rappel ?

Selon le plan de Dieu, si j’en crois les Écritures, il fallait qu’il meure, car c’est ce qui était annoncé par les prophètes et Jésus vient accomplir les Écritures. Sa volonté divine sait sans doute qu’il doit en passer par là, que le salut est une promesse vraie, effective, et qu’il y a là un chemin à assumer dans un certain jusqu’au-bout à vivre de son incarnation et de son message.

Il fallait qu’il souffre et qu’il meure, et ainsi s’accomplissent les Écritures, ce qui semblait inéluctable, non pas que Dieu l’ait voulu en tant que tel – Dieu ne veut pas la mort de l’innocent ni la souffrance – mais Dieu sait que ça ne pourra pas être autrement, que les prophètes ne sont pas crus, qu’ils sont rejetés, qu’on veut les faire taire. Il est Dieu, alors allons-y, quoi qu’il en coûte. Dieu peut se servir de toute situation pour se révéler. Il passera par celle-là aussi.

Et on l’entendra ce soir à la messe, c’était comme annoncé, ce sera ce soir le 3ème chant du Serviteur en Is 52, vous écouterez, c’est un très beau texte ; mais vous pourriez aussi aller relire Is 50 ou Jr 11 (pour ne citer que ceux-ci).

Sur le plan humain ensuite, sur le plan de la condition humaine que Jésus est venu partager avec nous, oui il fallait qu’il souffre et qu’il meure pour ressusciter, tout simplement parce qu’il est vraiment homme, et je l’ai dit : il assume, il l’est pour de vrai, pas juste pour nous faire croire. Or la souffrance de tous ordres fait partie de nos vies à chacun. Elle traverse chacune de nos vies à chacun. Et c’est bien pour cela, pour nous sauver de tout mal et de toute mort, que le Christ est venu nous rejoindre.

Nous ne croyons pas en un Dieu qui nous laisse nous débattre avec le mal et qui nous regarde de haut ou de loin, en comptant les points ou en espérant qu’on va trouver les solutions tout seul ou l’implorer jusqu’à ce qu’il cède et fasse quelque chose pour nous.

Pour le dire vite c’était un peu ça les sacrifices du Temple, et c’est en tout cas comme cela dans beaucoup de traditions religieuses archaïques.

Et dans notre façon de prier on est parfois un peu comme ça. Mais Jésus l’a dit : ne rabâchons pas comme des païens qui à force de prière pensent infléchir Dieu. Ça ne fonctionne pas tout à fait comme cela.

Ce n’est pas lui qui va faire nos volontés, c’est bien nous qui sommes appelés à faire sa volonté…

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas prier, mais c’est un autre sujet. Et d’ailleurs, sur la Croix, Jésus va prier, quand il va crier vers le Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ». C’était le Psaume de dimanche soir, pur les Rameaux.

Crier c’est prier. C’est faire monter vers Dieu notre appel à l’aide, notre besoin de salut. C’est croire qu’il peut quelque chose pour nous.

Jésus crie sur la Croix, il crie vers le Père.

En voilà d’ailleurs une parole étonnante pour le Fils de Dieu ? Le Père pourrait-il l’abandonner et le laisser là, seul, l’oublier ? Dieu pourrait-il laisser son Fils crever seul et abandonné de quasi tous et même de lui, Dieu son Père ?

Ce Psaume dont Jésus reprend les premiers mots sur la Croix, c’est Jésus qui assume notre condition humaine pour de vrai. Ce serait notre cri à nous.

Et on va le lui dire, au bas de la Croix : « Si tu es le Fils de Dieu, alors sauve-toi toi-même !? »

Rien… Jésus va mourir…

Pourquoi donc ?

Parce qu’il assume jusque-là le don de lui-même par amour. Et qu’il descend jusque-là, il s’abaisse jusqu’à consentir à mourir comme nous et pour nous. Pour nous ouvrir un passage et nous faire entrer dans une espérance. Que quoi qu’il nous arrive, quelles que soient nos épreuves, avec lui le Christ, avec Dieu comme allié, la vie est et sera plus forte que tout mal et que toute mort, y compris malgré les apparences premières et immédiates.

Jésus s’abaisse : c’était ce geste étonnant du lavement des pieds, hier soir, qui dit l’incarnation, son abaissement du rang de Fils de Dieu à homme qui se met au service des hommes. C’est l’hymne de Ph 2 !

Jésus, par toute sa vie, s’est abaissé, pour nous rejoindre, et pour nous donner à entendre et à croire en une espérance, celle du salut, celle de la vie qui malgré tout est et sera plus forte que tout mal, que tout péché, et que toute mort, tout chemin de mort.

Si nous voulons bien en être, si nous voulons bien suivre le Christ qui nous fait ces promesses de vie.

Ou si nous vivons, même sans le savoir parfois, du Christ lui-même et son appel à aimer, à prendre soin pour relever et remettre l’autre en vie, le remettre en chemin. Je pense ici à la parabole du Jugement dernier, en Mt 25, mais aussi à celle du Samaritain en Lc 10.

Mais c’est le propre du mal de nous faire douter de tout cela, nous faire douter d’un sens à ce que nous avons à vivre, nous faire douter de la bonté de Dieu quoi qu’il arrive.

C’est le serpent de la Genèse qui se faufile et vient semer le trouble… « Dieu a dit que… ?! mais non… voyons, il vous fait croire ! »

Et de fait le monde et nos vies sont traversées par le mystère du mal, ce mal qui se faufile et se glisse partout…

Dieu veut là nous rejoindre pour nous offrir là un chemin de salut et de vie éternelle.

Mais pour l’heure nous ne sommes ni des anges, ni déjà au Paradis. Le mal est là, il rôde autour de nous, il est là dans nos vies...

Alors oui, on pourrait se demander pourquoi le mal…

Le mal est entré dans le monde par la faute originelle, et le serpent ; cette faute originelle qui est une sorte de doute sur le projet de Dieu et son amour pour nous.

Et le mal entrainant le mal, le péché, la violence, il devient chemin de mort. Sauf que Dieu ne veut pas nous laisser au pouvoir de la mort, il nous propose un chemin de vie, c’est ce que Jésus est venu révéler et manifester pleinement…

Je reviens un peu en arrière.

Quand même, pourquoi mourir. Et pourquoi mourir sur la Croix ? Pourquoi ce supplice-là ?

D’abord arrêtons-nous un instant encore sur Jésus qui se laisse conduire, Jésus qui est arrêté et qui ne se défile pas, Jésus qui va affronter ce qui vient, Jésus qui y va même résolument car c’est inéluctable, ça le devient, aucun retour en arrière n’est possible parce qu’il ne peut faire autrement que d’aimer jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte. C’est l’amour vrai, pas un amour qui calcule et qui fais gaffe à soi, qui se protège. Non. Jésus va jusqu’au bout de là où sa prédication le conduira.

Et comme tout prophète, j’y ai déjà fait allusion, il dérange. Comme tout prophète on va vouloir le faire taire. Déjà avant sa Passion, souvent, on a tout fait pour le mettre à l’épreuve et le discréditer.

Mais Jésus ne se défile pas, il consent à y aller, jusqu’à souffrir, comme nous, et même carrément plus que nous nous souffrons, même si ça n’est jamais quantifiable et chacun traverse comme il peut ce qu’il a à traverser. Jésus, lui, il subit la violence de l’innocent injustement condamné, qui amène des souffrances physiques terribles, jusqu’au quasi doute de son cri sur la Croix (il est vraiment homme, je le redis, il nous rejoint jusque dans ce cri qui est celui de tant d’hommes et de femmes qui ne savent plus) ; et puis c’est la mort, en Croix, abandonné de beaucoup et exposé à la risée de tous comme le pire des malfaiteurs…

Je le redis : nos vies sont traversées par cette souffrance du corps, qui peut prendre bien des formes et devenir aussi souffrance de l’âme ; nos vies sont marquées par la violence des hommes, la violence du monde, qui ne cesse de s’acharner, et donc nous avons part aussi, parfois, à notre petite mesure peut-être mais quand même : nous le savons bien, cette violence elle nous traverse nous aussi, parfois, la colère ou les actes violents que nous nous surprenons parfois à contenir ou à regretter…

Et puis il y a ce péché qui marque également nos vies, qui nous décourage parfois, de chute en rechute, et qui semble parfois avoir un peu le dernier mot de notre quotidien.

Le Christ en Croix assume tout cela. Toute cette violence, tout ce mal, toute cette souffrance qui marquent nos vies et qui parfois nous usent et nous découragent…

Et il accepte, il consent à être élevé, montré, tel un trophée misérable mis au regard de tous, tourné en dérision.

Mais elle est là, en fait, sa force.

Il devient le nouveau « Serpent d’airain » ; c’est St Jean qui fait ce lien, en Jn 3 (v.14-15) : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle ».

Vous avez entendu ? le « ainsi faut-il » … « ainsi faut-il qu’il soit élevé » … Il fallait…

Rappelez-vous, ce serpent de bronze que Dieu avait dit à Moïse de dresser face au peuple quand celui-ci crierait vers lui son ras-le-bol à continuer sa traversée du désert et avec sa colère contre Dieu face à l’adversité. Et pour cause !

C’est cet épisode en Nb 21 (v.7-9), avec ces serpents qui prennent d’assaut nos pauvres Hébreux qui n’en peuvent plus et qui doutent de la bonté de Dieu, et même du chemin qui leur est proposé. Et des centaines de serpents surgissent et sont là qui les attaquent. C’en est trop pour nos Hébreux, ils en ont marre, c’est trop dur ! Et là, Dieu propose qu’on dresse un mât avec un serpent d’airain dessus. Et si on veut être sauvé des morsures des serpents et du découragement qui va avec, alors il faudra le regarder. C’est-à-dire se décentrer du mal lui-même qui est là à nos pieds et qui prend toute la place (on imagine bien la scène avec les serpents qui vous mordent les pieds et les chevilles, ou qui manquent de vous grimper dessus ; ça vous prend tout entier à mon avis, et la peur qui va avec) ; mais non, en fait : élever le regard, regarder ce mât et ce serpent d’airain qui est là, cloué là tel un étendard de victoire.

C’est-à-dire élever le regard, même si le mal est bien réel et je ne vais pas le nier, il s’agit d’assumer cela en regardant ce serpent d’airain, mais tout en orientant notre regard ailleurs et surtout plus haut, en étant acteur de ce salut demandé, telle une prière au Seigneur : « Oui Seigneur, j’ai besoin de ton salut. Oui Seigneur, je me tourne vers toi, ce mal qui est là je te le confie, je te demande de m’en libérer » ...

Voilà ce que nous sommes appelés à vivre avec ce drôle d’étendard dressé qu’est la Croix, ce mât sur lequel ce n’est plus un serpent d’airain que nous avons à regarder mais le Christ lui-même, le contempler, le Christ qui a été mis à mort alors qu’il était l’Amour-même de Dieu pour nous.

Le Christ en Croix meurt pour nous, pour nous les hommes ; il meurt à cause de notre péché et de cette violence du monde qui nous traverse tous. Il meurt par amour, il aime jusqu’au bout, il assume jusque-là, il ne se défile pas, il ne sauve pas sa peau, non ; il y va pour nous, pour nous libérer de tout ce mal.

« Pour nous les hommes et pour notre salut » … On dit ça dans le Credo !

Il pend sur lui notre péché pour nous en racheter, nous en libérer.

Mystère étonnant mais qui appelle à fixer nos yeux sur lui, le Christ, et à clouer-là, avec lui, tout ce mal qui nous traverse, notre péché, toute angoisse aussi, toute souffrance qui nous cloue au sol.

Il prend sur lui notre péché et tout ce mal. Lui qui est le sans-péché puisqu’il est Dieu lui-même et l’Amour-même de Dieu en personne (pour rappel, pécher c’est manquer la cible, celle de l’appel à aimer, aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même, aimer et nous aimer les uns les autres comme lui, le Christ nous a aimés ; et c’est du coup se couper de Dieu, ce que lui le Christ ne peut faire puisqu’il est Dieu lui-même).

Il prend donc notre péché sur lui. Et St Paul nous dira même, en 2Co 5,21, que Dieu l’a, pour nous, identifié au péché.

Pour nous sauver, pour nous racheter de ce péché, pour nous ouvrir un chemin d’espérance, un chemin de vie, malgré tout, au cœur-même de ce réel qui marque notre vie à tous. Au cœur de quoi Dieu veut déposer ses promesses de salut et même nous sauver, nous donner de vivre en vivants qui sont relevés et qui peuvent continuer la route, apprendre encore à aimer, à se laisser sauver et en être témoins pour d’autres, et avancer ainsi en vie éternelle, c’est-à-dire avancer sur ce chemin qui va nous conduire à la vie éternelle, la vie avec Dieu, mais ce chemin où nous sommes déjà, du coup, avec le Christ ressuscité qui nous dira à la toute fin de l’évangile de Matthieu, lors de l’envoi des apôtres après sa résurrection (cf. Mt 28,20b) : Je suis avec vous pour tout-jours, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps. Je suis là.

C’est d’ailleurs son nom, rappelez-vous : Emmanuel, « Dieu avec nous », lui Jésus : « Dieu sauve ».

J’insiste : Jésus ne se défile pas. Il ne sauve pas sa peau, il va consentir à entrer lui-même dans l’attente du salut qui vient du Père, qui est promis et qui vient.

Parfois nous nous décourageons dans la souffrance et dans l’épreuve d’un certain silence apparent de Dieu.

Rappelez-vous le récit de la tempête apaisée (par exemple en Mc 4,35-41), l’impression que Jésus dort et nous laisse nous battre tout seul dans l’épreuve. Mais il est là, le salut est promis, il vient. Il nous faut y croire.

Regardons le Christ en Croix. Lui aussi, là, on pourrait dire qu’il attend ce salut. Et il va mourir comme nous nous allons mourir. Et il va « descendre aux enfers », c’est-à-dire mourir pour de vrai, rejoindre les morts en attente d’une résurrection de Dieu, les morts en attente que Dieu réalise ses promesses. Il descend jusque-là pour nous en retirer, nous faire remonter au Père, en vie éternelle.

Mais ça je crois qu’on vous en parle demain matin…

Il fallait que le Christ souffre, qu’il meurt, et qu’il ressuscite.

Mais pour l’instant nous sommes appelés, aujourd’hui, à le contempler qui souffre, et qui va mourir. Avec ce « il fallait » qui a pu nous questionner, nous interroger, et dans lequel il nous faut nous tenir.

Jésus ne sauve pas sa peau, il y va, il s’offre en sacrifice, là où avant, au Temple, on offrait justement des sacrifices d’animaux pour implorer par exemple la miséricorde de Dieu, son pardon.

Désormais nul besoin de cela, il le fait pour nous, une fois pour toute ; il y va lui-même.

Et nous, il nous est proposé d’y aller avec lui avec, de déposer au pied de sa Croix tout ce qui conduit le Christ à souffrir pour nous mais aussi avec nous, et tout ce qui aujourd’hui encore le met à mort, dans le monde mais aussi de notre vie. Tout particulièrement notre péché…

Alors la Croix, quand même… ou encore…

Pourquoi une Croix ?

D’abord c’était le supplice par excellence à l’époque. Et on considérait sans doute que d’exposer ainsi Jésus ce serait sans doute ce qu’il y a de mieux pour que les gens arrêtent de croire en lui.

La Croix c’est le supplice par excellence, le pire du pire à l’époque. Mais pas étonnant du coup que Dieu laisse ainsi faire, si Jésus assume, en son corps et toute sa personne, s’il assume là toute la violence des hommes, tout notre péché, tout le mal qui traverse nos vies et notre monde. Il ne pouvait pas mourir d’un pas-grand-chose à vue humaine, à l’écart, caché, c’est trop violent ce qu’il assume, ce qu’il prend sur lui…

Et puis la Croix, ça me fait penser au joug de l’évangile, et d’ailleurs il va devoir être aidé pour avancer, c’est Simon de Cyrène qui se retrouve obligé de porter avec lui, lui le Christ, lui qui est venu pour porter avec nous ! C’est le comble !

La Croix enfin, c’est une fabrication d’hommes, mais quand on y met quelqu’un, qui se retrouve les bras étendus, voici en fait la véritable Croix que Dieu veut pour nous, celle que Dieu aimerait que nous vivions : être ouverts, à lui, et nous tenir les bras grand-ouverts à l’autre.

Pensez au père de la parabole du Fils prodigue (en Lc 15), qui accueille les bras grand-ouverts son fils qu’il croyait mort et perdu, son fils qui revient, et qui revient à la vie.

C’est un des frères de Tibhirine (dont on célèbre ces jours les 30 ans de leur martyre) qui disait dans un de leurs textes que lorsque nous contemplons le Christ en Croix il y a bien deux croix à voir : celle des hommes, et celle de Dieu : le bois du supplice qui dit ce mal qui nous traverse et que nous faisons aussi, ce mal dont Dieu aurait de quoi pleurer sur nous ; et puis la croix de Dieu : l’homme souffrant, certes, mais appelé à vivre les bras étendus, ouvert à tous, embrassant le monde, par amour, les bras ouverts qui accueille celui qui fait retour, celui qui a besoin qu’on l’étreigne et qu’on l’aime, celui qui recherche protection et réconfort.

C’est bien cela aussi le mystère de la Croix. C’est ce que Jésus a finalement vécu tout au long de sa vie publique. Et c’est bien l’appel qu’il nous laisse, pour vivre concrètement et d’ores et déjà de ses appels de salut.

La Croix c’est enfin la croisée des chemins : vers Dieu (la dimension verticale) et vers les autres (la dimension horizontale). C’est Dieu qui descend jusqu’à nous mais pour nous faire remonter au Père (la dimension verticale) ; et ce faisant qui nous indique le chemin à vivre ici-bas, nous aimer les uns les autres, au Souffle de son Esprit Saint (la dimension horizontale). Et lui, le Christ, il se tient en ce point-là, ce point de croisement, lui qui est vrai homme et vrai Dieu. Lui qui meurt pour nous, pour nous ouvrir le chemin du retour au Père.

Alors c’est vrai, quel mystère…

Un mystère à contempler…

Un mystère devant lequel nous sommes invités à déposer tout fardeau, toute épreuve, tout péché. Et Marie est là, au pied de la Croix, mère des douleurs. Elle est là qui va intercéder pour nous et porter tout cela dans sa prière, faire monter tout cela vers le Père, avec nous…

Alors je ne sais pas ce que tout cela vient vous dire, ce que ça vient éveiller en vous, ce que ça fait peut-être remonter. Ni comment ça vient vous rejoindre peut-être au cœur de je ne sais quelle épreuve ou question existentielle qui vous traverse…

Voilà en tout cas tout ce que nous pouvons déposer au pied de la Croix, tout ce que nous pouvons clouer avec le Christ sur le bois de sa Croix, ce que nous pouvons demander au Christ de prendre avec lui pour qu’un chemin de salut nous soit donné ; qu’il nous soit donné d’y croire et d’avancer, malgré tout, dans l’attente du salut que Dieu donnera, mais dans cette folle espérance qui change tout : celle de la victoire de la Croix, une victoire qui nous est déjà acquise, celle du pardon qui nous est acquis, celle du salut, celle de la vie qui est et qui sera, quoi qu’il arrive, plus forte que tout mal et que toute mort, avec le Christ.

C’est notre foi. C’est notre espérance.

Et d’ailleurs, le Ps 21 de dimanche dernier qui commence par ce cri terrible, ce « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », n’oublions qu’au dernier tiers du texte tout bascule : « Tu m’as répondu » (v.22b).

Et la suite, du coup : « Tu m’as répondu ! et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. (…) Car [le Seigneur] n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilà la face devant lui, mais il entend sa plainte. (…) La terre entière se souviendra et reviendra vers le Seigneur. (…) Et moi je vis pour lui [le Seigneur] : ma descendance le servira ; on annoncera le Seigneur aux générations à venir (…) ».

Jésus en Croix qui crie les premiers du Psaume mots vers le Père, comme nous, avec nous, pour nous, Jésus connaît la fin du Psaume, il connaît la fin, il connaît ces mots qu’on vient d’entendre.

On dirait même que ça parle de lui, lui ressuscité qui va proclamer la puissance de Dieu à l’assemblée des apôtres et des disciples et qui va les envoyer, et nous avec, annoncer tout cela aux générations qui viendront !

Jésus sur la Croix connaît cette fin-là du Psaume, lui l’homme qui est aussi vrai Dieu, Dieu, Dieu qui est là avec nous dans toute épreuve, le Dieu sauveur.

Puissions-nous entrer nous aussi dans cette promesse de salut et de résurrection et en vivre ! C’est en tout cas ce que je nous souhaite dès ces jours saints dans lesquels nous sommes et ensuite avec le Temps pascal qui commencera…

Mais pour ce faire : comme Israël au désert, levons la tête, et regardons l’étendard de la Croix, l’Amour-même que le mal met à mort, l’Amour-même de Dieu qui ne sauve pas sa peau, qui reste là pour nous, pour nous ouvrir un passage au cœur de ce que nous avons à traverser les uns et les autres et que lui, le Seigneur, veut prendre avec lui et même sur lui…

Retour à l'accueil
Partager cet article
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :