Voilà un essai vigoureux, intéressant et fort stimulant… que j’aimerais recommander largement. D’autant que ça se lit bien, je trouve, ça ne jargonne pas, et le style n’est pas compliqué.
La question de fond qui là se pose serait finalement celle-ci : c’est quoi être chrétien aujourd’hui ? Et à quel engagement et quelle radicalité évangélique sommes-nous appelés ?
Le contexte dans lequel nous vivons, nous le connaissons bien : la montée des nationalismes – parfois au nom d’une identité chrétienne que nous voulons défendre – et la peur des phénomènes migratoires qui vont aller grandissant. En France c’est aussi un ras-le-bol d’une laïcité laïcarde et d’une forme de libéralité dans tous les domaines de la vie qui semble s’accélérer en nos démocraties occidentales. Vous ajoutez à cela, même si c’est évidemment d’un autre ordre et que c’est réjouissant, le phénomène des catéchumènes ou de tous ces recommençants qui arrivent massivement dans nos communautés chrétiennes, souvent jeunes, en quête de repères, de règles à suivre, de permis-défendu, au nom d’une identité forte qu’ils recherchent…
En France, si je regarde du côté politique et sociétal, ce qui nous marque et qui a joué, au moins inconsciemment, dans la construction de la société dans laquelle nous sommes aujourd’hui, c’est d’une part la Révolution française et la philosophie des Lumières, et c’est d’autre part la colonisation et plus encore les suites de la décolonisation. Plus mai 68 – même si ça n’est pas évoqué en ces pages –, avec la libération sexuelle ainsi qu’une certaine forme de rejet et de relativisation de toute autorité.
Et voilà qu’on assiste aujourd’hui, sur ce fond-là, à la montée d’une certaine quête identitaire. Alors certes, il y a des peurs bien réelles, des inquiétudes légitimes, des valeurs qu’on ne veut perdre, et un désir d’une vie paisible et pacifiée ; alors même qu’il y a beaucoup de conflits dans le monde, avec la peur qu’ils s’importent chez nous, plus la persécution religieuse dans certains pays. Et puis il y a aussi cette violence qui semble grandissante dans nos villes et nos quartiers, avec un véritable échec apparent de nos politiques urbaines et migratoires quant à l’intégration d’un certain nombre de personnes qui ont été accueillies sur notre sol…
On pourrait d’ailleurs regretter, par moments et un peu spontanément, que notre auteur n’apporte pas, en ces pages, de réponses plus « concrètes », des « solutions » qu’on jugerait « chrétiennes », des réponses autres, en fait, que ce que nous propose l’Évangile !! Or c’est bien là l’enjeu pour nous : réentendre l’Évangile, le réentendre vraiment. Le réentendre et en vivre, vraiment. Ce que cet essai nous offre à sa façon, et c’est bon.
Alors vous verrez, le propos est vigoureux. Alors oui aussi, ça ne résout rien – en apparence ou immédiatement – de nos peurs ou inquiétudes ; et ça nous oblige à vivre dans le monde tel qu’il est, mais y vivre chrétiennement. D’un christianisme qui ne soit pas sans le Christ. Un christianisme qui ne se laisse pas récupérer politiquement et instrumentaliser au nom d’un idéal de chrétienté qui n’est pas toujours très évangélique.
Notre auteur nous invite non pas à chercher et retrouver une « identité chrétienne » mais à vivre une radicalité d’Évangile qui est celle-là même à laquelle le Christ nous appelle. Et ça n’est pas la même chose, ça nous positionne autrement dans la société. Ça nous met face à nos questions, nos incapacités à agir parfois, notre vulnérabilité, mais ça nous appelle, ça appelle notre responsabilité chrétienne, à notre petite mesure sans doute mais toute notre mesure, celle de cette « civilisation de l’amour » à laquelle les papes successifs nous invitent et nous pressent, au nom du Christ et de son Évangile. Et c’est ce qui peu à peu transfigurera notre monde…
À l’heure des exacerbations politiques de tous bords et des polarisations extrémistes, en ces temps de crises multiples aussi, et alors que les médias deviennent parfois des leviers de manipulation, il faut, je crois, lire ces pages et les faire lire. En plus le livre n’est pas gros, c’est stimulant, ça fait réfléchir, et ça peut donner à se parler, se dire nos inquiétudes comme notre espérance, et ce que ça peut appeler concrètement pour notre vie à chacun, ce que ça appelle comme discernements à envisager…
Certains pourront regretter peut-être qu’il ne soit pas abordé plus explicitement ce qui doit sous-tendre tout engagement chrétien, à savoir la vie de prière et d’écoute de la Parole de Dieu. Mais on ne peut tout dire, tout développer, et d’autres livres abordent cette dimension-là. Le propos de notre auteur, en ces pages, est bien d’abord de nous interpeler et nous donner à entendre l’urgence à un engagement citoyen qui soit radicalement évangélique et non pas seulement ou d’abord identitaire.
Je remercie mon évêque qui m’a invité à lire ce petit essai. J’aimerais faire de même avec mes frères prêtres et diacres, et plus largement d’autres aussi ; que ces lignes donnent envie d’aller voir et d’aller lire de telles pages, car je ne sais comment nous osons, et comment nous arrivons, à éveiller (ou réveiller) ainsi les consciences. Or il y a des enjeux sociétaux à cela, des enjeux majeurs ; non pas tant dans les paroles et les beaux discours que dans l’engagement humble du quotidien où nous vivrons bien simplement mais réellement l’Évangile. Et c’est politique, au sens premier et fort du terme : ça n’est pas partisan, mais c’est un choix de vie citoyen, au service du bien commun et au nom d’une identité chrétienne qui n’est autre que celle d’une radicalité évangélique – une radicalité évangéliquement chrétienne.
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Benoît de Sinety, La Cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne », Grasset, mai 2026, 159 pages (petit format), 16€.