25ème dimanche du Temps Ordinaire, Année A
Is 55,6-9 / Ps 144 / Ph 1,20c-24.27a / Mt 20,1-16
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Notre problème, avec cette page d’Évangile, c’est qu’on se dit un peu spontanément que ce n’est pas juste cette histoire. Et de fait, y’a un truc qui ne va pas dans cette façon de faire. C’est en tout cas l’impression qu’on peut avoir et qui est bien humaine. Ça ne nous paraît pas logique cette affaire. Parce qu’on est quand même en droit de penser qu’il aurait été normal que ceux qui ont travaillé plus gagnent plus. C’est la juste rétribution des choses ! Et ça a même été un slogan politique il y a presque 20 ans, le fameux « Travailler plus pour gagner plus ». Forcément ça nous marque ce genre de phrase !
Du coup ça ne nous paraît pas très juste tout ça. C’est pourtant le mot que Jésus utilisait, par la voix du maître, dans le dialogue avec les ouvriers des différentes heures d’embauche au cours de la journée : « Je vous donnerai ce qui est juste ». Par contre il n’avait pas mentionné de somme pour eux, seulement aux ouvriers de la première heure. Et à la fin de l’histoire, pour ces ouvriers de la première heure, le maître leur a bien donné ce qui leur était promis : un denier. Et pour le coup c’est juste ! C’est du coup au regard des autres que tout cela nous paraît injuste.
Alors qu’est-ce qu’on fait, nous, de tout ça ?
D’abord il faudrait qu’on se rappelle que ce que le Christ veut nous donner à entendre dans ce récit c’est une Bonne nouvelle. C’est ce que veut dire le mot « Évangile » ! Et c’est pour cela qu’on l’introduit en chantant Alléluia, c’est-à-dire : « Réjouissons-nous ! »
Alors quelle est cette Bonne nouvelle qu’il nous faut entendre ce matin, qu’il nous fait recevoir ici et maintenant, pour aujourd’hui ? Cette Bonne nouvelle, c’est que Dieu donne à profusion et qu’il donne sans compter, Dieu qui est fidèle à la Parole donnée. Voilà la Bonne nouvelle, la double Bonne nouvelle : Dieu donne, car Dieu est fidèle à ses promesses. Il donne sans compter, c’est-à-dire n’ont pas en fonction de nos capacités ou de nos compétences ou de notre acharnement à faire mieux ou plus que les autres, non, il donne à qui sera là, à qui voudra bien en être.
Dieu donne, et ce faisant il est fidèle à sa Parole, il est fidèle à ses promesses…
La question du coup, c’est qu’est-ce qu’il donne ? Et là, pour répondre, il nous faut faire un pas de côté, et même un pas en arrière, avec cette autre question : pourquoi le Christ est-il venu sur terre ? Pourquoi avoir fait ce détour de venir prendre notre humanité et nous rejoindre comme homme alors qu’il est Dieu ? Pour le dire autrement : c’est quoi le sens de l’incarnation, le Verbe qui se fait chair, la Parole qui vient nous rejoindre ici-bas ?
On la sait, le Christ vient offrir le salut : « Dieu a tant aimé le monde, nous dit l’évangile de Jean, qu’il a donné son fils unique, afin que le monde, par lui, soit sauvé » (cf. Jn 3,16-17). Il a donné son fils. Pour notre salut. Et déjà en nous révélant cet amour du Père, son amour sauveur, cet amour même de Dieu et qu’est Dieu, ce Dieu qui nous aime de façon inconditionnelle, jusqu’à pardonner tout-jours et encore à qui s’ouvre à sa miséricorde – la 1ère lecture nous le redisait : « le Seigneur qui montrera sa miséricorde, [lui] notre Dieu qui est riche en pardon » –, ce Dieu qui a choisi de se faire proche de notre humanité blessée pour nous ouvrir un chemin de vie – dès ici-bas en apprenant à vivre concrètement de son amour et à répondre à ses appels ; et pour toujours, dans cette victoire sur la vie et la mort que la résurrection du Christ nous ouvre et nous promet.
Dieu nous aime sans calcul. Dieu donne et veut nous donner son amour sans mérite de notre part, sans autre condition que celle de nous laisser aimer. Le laisser venir à nous et répondre à son appel. Comme ces ouvriers de la parabole que le maître vient chercher, ce maître qui sort de son domaine qu’est le Ciel de Dieu, Dieu qui est venu et qui vient à nous pour nous entraîner avec lui en promesse de vie éternelle et de salut.
Dieu ne jugera pas sur le mérite ou sur les apparences ou sur le nombre d’années à son service ou sur je ne sais quoi d’autre. Seulement dans l’amour et par amour. C’est la Bonne nouvelle, c’est celle de toute l’incarnation. A nous de consentir à vivre de cela.
Et peut-être pouvons-nous entendre-là cet appel de la 1ère lecture à chercher le Seigneur tant qu’il se laisse trouver, et à l’invoquer tant qu’il est proche. Dans cette confiance que quoi qu’il arrive le Christ-ressuscité est là avec nous puisqu’il l’a promis : « Je suis avec vous pour toujours » (cf. Mt 28,20). Et qu’il est là avec nous, qu’il se donne à nous, dans le mystère de l’eucharistie : « Ceci est mon Corps… Ceci est mon Sang… »
Alors oui, si j’en reviens à notre page d’Évangile, oui ça nous étonne et ça nous dérange que le maître donne autant aux derniers venus qu’aux premiers. Mais il a tenu parole, pour les uns et pour les autres, sauf qu’il le fait dans une autre logique que nos logiques rétributives et comparatives, et j’ose même dire qu’il ne peut en être autrement puisque c’est la logique de l’amour. Or l’amour ne se partage pas, l’amour ne se comptabilise pas. On aime ou on n’aime pas. Et Dieu, lui nous aime quoi qu’il arrive, que nous soyons de la première heure ou de la dernière heure, et malgré nos récriminations ou nos lenteurs à vivre ses appels.
Puissions-nous y croire, mais y croire vraiment, pas juste comme de belles paroles qu’on écoute d’une oreille et on verra ce qu’on en fait, mais comme une Bonne nouvelle qui nous est donnée, et même une Bonne nouvelle qui nous est confiée. A nous d’entrer dans ce chemin que le maître nous propose, à nous de consentir à le suivre, à nous de devenir ses témoins, sacrement de sa présence qui veut révéler cet amour-là au monde, cet amour sauveur qu’est sa miséricorde.
Je ne résiste pas à vous partager cette définition que le pape François donnait de la miséricorde dans le texte qui avait annoncé le Grand jubilé de 2016. Il écrivait que la miséricorde c’est « l’amour de Dieu qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance ». C’est même cet amour de Dieu qui se fait proche et qui s’abaisse à hauteur d’homme, cet amour de Dieu qui se fait proche et qui soigne les blessures – pensez à la parabole du Bon samaritain (cf. Lc 10,30-37). Cet amour-là il nous est confié, le Christ le dit bien en St-Luc quand il nous adresse cet appel : « Soyez miséricordieux comme le Père est miséricordieux » (Lc 6,36). De cet amour-là qui aime pour de vrai.
Voilà la Bonne nouvelle de cet évangile de ce jour, et de toute l’incarnation. Voilà la promesse qui nous est faite à nous aussi, quoi que nous vivions, quoi que nous ayons fait ou traversé, et quels que soient les pardons encore à vivre et à recevoir…
Alors ce matin encore, accueillons le mystère de la présence Christ-ressuscité en ce réel-là de nos vies, accueillons-le qui nous promet sa présence pour toujours avec nous, accueillons-le qui veut s’approcher de nous et nous entraîner à sa suite ; c’est bien pour cela qu’il se fait nourriture, mystérieusement mais réellement, et qu’il se donne à nous en toute eucharistie. Pour que nous devenions ce que nous allons recevoir : le Corps du Christ. Et que nous le vivions en étant ses ouvriers pour la mission – sa mission. Amen.