Homélie dimanche 17 octobre 2021

Publié le par Christophe Delaigue

29ème dimanche du Temps Ordinaire / Année B

Is 53,10-11 / Ps 32 (33) / He 4,14-16 / Mc 10,35-45

 

[Sans doute aurait-il fallu tenter une lecture de ces textes au regard de l’actualité ecclésiale, à la fois la crise des abus et le rapport de la CIASE mais aussi de la démarche synodale à laquelle nous invite le pape et qui a commencé aujourd’hui pour sa phase locale et diocésaine, ou encore avec l’entrée aujourd’hui dans la Semaine missionnaire mondiale, mais ce n’est pas le « choix » que j’ai fait, en écho à ce que ces textes ont mis en résonance en moi en les priant, en écho aussi aux questionnements de l’un ou l’autre jeunes que j’accompagne…]

Cette page d’Évangile qu’on vient d’entendre elle commence par une question étonnante de Jacques et de Jean, ou plutôt un début de demande qui a l’air très sûr de soi : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous »

Je ne sais pas si vous ça vous surprend, mais il me semble que ça devrait, pour deux raisons au moins :

  1. Ce qu’ils sont en train de dire c’est comme s’ils étaient sûrs que Jésus peut tout et qu’il peut « à la demande ». Ce n’est pas évidemment pas complètement à côté de la plaque si Jésus est bien le Fils de Dieu, ce que Jacques et Jean commencent à comprendre mieux notamment depuis l’épisode de la Transfiguration à laquelle ils viennent d’assister avec Pierre. Et pas étonnant non plus, peut-être, vu qu’ils ont assisté à un certain nombre de guérisons que Jésus a faites et qui annoncent elles-aussi la résurrection, ou plutôt qui annonce comme la résurrection le salut que Dieu veut nous offrir et que Jésus vient révéler…
  2. Ceci dit, ce qui me surprend dans ce début de demande qu’ils lui adressent avec franchise et assurance c’est que ça sonne un peu comme un commandement qu’ils se permettraient d’adresser à Jésus, comme s’ils pouvaient infléchir sa volonté. Parce qu’excusez-moi du peu, mais ça ne sonne pas du tout comme une demande ou une supplication, non, ils ont l’air très sûr d’eux, Jacques et Jean ! Ils demandent à Jésus de bien vouloir faire leur volonté.

Mais attention, s’il vous plaît, ne les jugeons pas trop vite, ne soyons pas comme les 10 autres. Pour deux raisons :

  1. D’abord parce que si nous regardons comment nous prions et ce que nous demandons à Dieu et comment nous le lui demandons, et si nous regardons nos découragements parfois face à ce qui nous semble être des non-réponses de Dieu à nos demandes que nous trouvons très légitimes, alors nous risquons de voir que parfois, pour ne pas dire souvent, nous raisonnons un peu comme Jacques et Jean…
  2. Et ne les jugeons pas trop vite non plus parce que ça n’est pas ainsi que Jésus fait avec eux. Regardez ce qu’il leur répond, écoutez ce détour auquel il consent, à entendre ce qu’ils voudraient lui dire et lui demander : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Jésus invite Jacques et Jean à mettre en mots ce qu’ils portent et il le fait avec cette même question qu’on retrouve dans beaucoup de récits de guérisons, cette même question qu’il prenait alors le temps de poser aux uns et aux autres…

Je crois que cette question il nous la pose à nous aussi. Et il nous faut nous demander, chacun, qu’est-ce que nous attendons de lui, qu’est-ce que nous attendons de Dieu ? Il veut bien que nous le déposions dans la prière, il veut bien que nous déposions auprès de lui toutes nos demandes. Pas pour infléchir Dieu et le contraindre à notre volonté, qu’il nous prouve qu’il est bien Dieu et qu’il nous aime ou qu’il peut faire quelque chose pour nous, non, mais parce que tout ce qui nous habite, tout ce qui fait notre vie, tout ce que nous traversons, ça l’intéresse, ça intéresse Dieu, et c’est au cœur de ce réel concret de nos vies qu’il veut nous rejoindre et se dire à nous. C’est là qu’il veut nous donner à entendre et à discerner, petit à petit, quelle est sa volonté. Et donc qui il est, comment il est Dieu et donc ce qu’il peut pour nous et comment…

Et si on regarde ce qui se passe dans notre page d’Évangile, dans la suite, c’est bien ainsi que Jésus fait avec Jacques et Jean. Il les rejoint dans leur questionnement et il leur donne d’aller plus loin, de dépasser leurs petits calculs humains spontanés et mondains, pour entrer avec lui, Jésus, dans une compréhension plus profonde de son mystère, du mystère de qui il est vraiment et de ce que ça veut dire vivre à sa suite.

Alors qu’est-ce qu’il nous en dit, justement ? C’est quoi le chemin qu’il nous propose ? C’est le sien, celui, dit-il, du serviteur. Pensez au dernier repas de Jésus, juste avant son arrestation, celui où il institue, comme on dit, l’eucharistie, pensez à cet autre geste de ce soir-là qu’est celui du lavement des pieds. Voilà ce que ça veut dire être serviteur : s’abaisser à hauteur de l’autre pour prendre soin de lui, s’abaisser à hauteur de son humanité blessée par la route des jours, pour apaiser sa souffrance quelle qu’elle puisse être et lui donner de pouvoir trouver le repos et ainsi de trouver force pour reprendre son chemin et aller plus loin.

Ce que Jésus nous propose, à sa suite, c’est le service de l’autre en sa dignité profonde, quelle que soit son histoire, quel que soit peut-être le mal qu’il ait pu faire, quelle que soit aussi sa foi ou sa plus ou moins juste compréhension de qui est Dieu. Servir l’autre en allant à sa rencontre, comme Jésus n’a cessé de le faire. Servir l’autre en prenant soin de la part sacrée qui l’habite, même très enfouie parfois, du moins en apparence. Servir l’autre en apprenant à le voir et le regarder avec le regard même du Père miséricordieux qui veut sauver tous les hommes et donc qui voudrait nous relever chacun de ce qui nous cloue au sol, qui voudrait nous consoler et nous offrir le pardon, nous guérir de toute blessure de l’âme et du cœur et de nos découragements qui peuvent être mortifères, Dieu qui veut par là-même nous donner de retrouver confiance et espérance en lui et en la vie, et qui nous appelle pour cela à nous y aider les uns les autres, à nous soutenir dans ce service de l’autre.

Voilà la volonté de Dieu, sa volonté pour nous et pour son Église, voilà très concrètement où il nous appelle et nous attend, chacun et ensemble. Voilà ce « baptême » que nous avons à vivre, pour reprendre l’expression de Jésus, parce que ça appelle à mourir à nous-mêmes, mourir à notre volonté propre et immédiate d’un nombrilisme autocentré, pour nous ouvrir à l’autre qui est là et vers qui le Seigneur nous envoie pour l’aimer et pour servir à notre mesure l’œuvre de salut que le Père veut pour lui, et pour nous, jusqu’en cette rencontre.

Tout cela, si nous y regardons de près, c’est hyper concret. C’est à vivre à notre mesure, chacun, avec ce que nous sommes et là où nous en sommes, mais toute notre mesure, au cœur de ce que nous vivons et de ce que nous traversons les uns les autres et que nous pouvons déposer auprès du Seigneur dans la prière. Pour lui demander qu’au cœur de ce réel-là qui est le nôtre il nous donne son Esprit Saint, sa force de Vie et d’Amour, sa lumière aussi.

Tout cela, j’insiste, c’est très concret, c’est à vivre à notre mesure, avec le Christ, au cœur de ce qui nous est donné de vivre. Et nous savons bien que ce n’est pas sans difficultés parfois, sans questions qui nous travaillent, et même par moments sans épreuves ou souffrance. Parce que c’est parfois difficile d’aimer comme Jésus nous le commande, d’aimer vraiment et de vouloir aimer, c’est difficile parfois de pardonner et de le vouloir vraiment. Parfois c’est crucifiant, et s’il y en a un qui sait bien ce que ça veut dire, au sens propre comme au sens figuré, c’est bien Jésus, puisque cet amour pour nous qu’il a vécu et annoncé jusqu’au bout ça lui a coûté la vie !

Mais nous croyons, et nous le célébrons à chaque eucharistie, nous croyons que si nous vivons tout ce qui est nous est donné de vivre, si nous le vivons avec le Christ, en déposant tout auprès de lui, nous croyons qu’il nous entraîne et nous entraînera dans ce qu’il a lui-même traversé, à savoir la victoire de la vie sur tout mal. Il est ce serviteur souffrant qu’annonçait le prophète Isaïe dans la 1ère lecture, celui qui nous justifiera, c’est-à-dire qui nous donnera de nous laisser ajuster au projet de salut de Dieu et donc d’expérimenter la force de sa résurrection, au cœur de ce qui sera, au cœur de ce que nous aurons à traverser dans une vie qui soit à sa suite et qui apprenne à vivre concrètement l’Évangile.

Alors déposons tout de nos vies auprès de lui dans la prière, même si parfois nous le faisons maladroitement, comme Jacques et Jean. Et là, demandons-lui chaque jour sa paix et sa lumière, sa force aussi pour mieux servir l’autre que nous croiserons, et pour nous y aider, pour nous soutenir et discerner ensemble ce qui soit ajusté, non seulement à ce que nous sommes mais aussi à ce que l’autre attend vraiment au fond de lui, ce dont il a réellement besoin et pas d’abord ce que nous pensons nous un peu trop vite à sa place.

Que nous sachions nous aussi lui demander, au nom du Christ : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » ...

Alors je ne sais comment vous recevez les uns et les autres ces balbutiements et ce que j’essaye de vous partager ce soir à partir de cette page d’Évangile. Mais bien simplement, prenons le temps maintenant, si vous le voulez bien, d’offrir au Seigneur dans le silence de la prière ce que ça éveille peut-être en chacun de nous, ce qui vous habite là maintenant, ce que ça peut faire monter en vous.

Et bien simplement nous le déposons auprès du Seigneur pour qu’il le fasse monter auprès du Père, puisqu’il est « le Grand prêtre par excellence », comme disait la 2ème lecture, celui qui fait le lien entre Dieu et toute l’humanité. C’est d’ailleurs ce qu’il nous appelle à vivre et à devenir à sa suite ; et c’est ce que nous célébrons à chaque eucharistie, où nous devenons ensemble ce que nous allons recevoir, le Corps du Christ, mystère de sa Présence en ce monde…

Publié dans Homélies

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