Le blog de Christophe Delaigue, prêtre à Grenoble : homélies, cinéma, lectures…

Arcabas, Le repas à Emmaüs

A la Paroisse Saint-Joseph, à Grenoble – la paroisse confiée par notre évêque aux étudiants et jeunes Pros de l’agglomération grenobloise –, nous prions, dans la chapelle de semaine, devant ce tableau d’Arcabas, peintre local de renom décédé il y a quelques années à peine. Certains jeunes ont un peu de mal avec le style, et à la demande de mon curé j’ai rédigé cette méditation qui est une invitation à la contemplation. J’y partage bien simplement ce qui a habité ma prière devant cette toile au fil jours et des mois...

Arcabas, Le repas à Emmaüs

Arcabas, Le repas à Emmaüs [1] / Invitation à la contemplation…

 

Certains disent avoir du mal avec ce tableau… Et peut-être en es-tu… Essayons, si tu veux bien, de comprendre et d’y entrer ensemble… Approche-toi, et regarde…

Ce tableau est fait tel un triptyque : trois panneaux avec sur chacun d’eux un personnage principal. Cette toile a pour titre Le repas à Emmaüs. Nous sommes au chapitre 24 de l’Évangile de Luc, deux disciples rentrent chez eux après la mise à mort de Jésus, en route ils sont rejoints par un troisième qu’ils ne (re)connaissent pas. A leur écoute il va ouvrir avec eux les Écritures et leur donner d’entendre, dans ce qu’ils viennent de vivre à Jérusalem – cette mise à mort de Jésus –, ce qui se joue là du Christ, le Messie, celui qu’Israël attendait. Arrivés chez eux il fait mine d’aller plus loin, ils vont le retenir. Et nous voici à table avec eux.

Ce tableau nous montre cette scène qu’on dit « de la fraction du pain ».

Au centre, c’est Jésus, incontestablement. Car si tu regardes ses mains – ses mains qui tiennent le pain – alors tu vois les marques de la crucifixion. Et là tu peux même remarquer quelque chose d’étonnant : sous ses mains, une couleur nous interpelle, le bleu du ciel ! Le Ciel est en bas ! Car la fraction du pain nous fait entrer dans ce mystère de Dieu qui vient rejoindre notre terre, notre humanité, et tout transfigurer...

À droite un personnage qui tient le vin. Le vin des noces ? Rappelle-toi les Noces de Cana (en Jn 2). Le vin de la fête, le vin qui réjouit les cœurs. Le vin de la joie.

Et à gauche cet étrange personnage qui semble rêveur, ou plutôt qui est à l’écoute de Celui qu’il rompt le pain. Une tâche étonnante l’envahit, toute dorée, telle une porte qui s’ouvre sur lui. Rappelons-nous ce que nos deux pèlerins diront après la fraction du pain, quand Jésus disparaît à leur regard : « Notre cœur n’est-il pas tout brûlant nous tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » (Lc 24,32). Voilà que son cœur est pris, saisi, par Celui qui est là, le Christ Jésus, il le reconnait ! Mais n’est-ce pas aussi une mention de ce que le livre de l’Apocalypse nous diras au chapitre trois : « Voici que je me tiens à la porte, dit le Seigneur, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Ap 3,20) ... Ce personnage de gauche qui écoute c’est celui que nous sommes appelés à être : le disciple, l’écoutant, l’apprenant du maître qui est là et qu’est Jésus.

Certains diront : tiens c’est étonnant, ce tableau n’est-ce pas plutôt, ou n’est-ce pas aussi, la scène de Marthe et Marie, en Lc 10 ? À droite ne pourrait-on pas reconnaître quelque chose de Marthe, celle qui s’agite pour servir le maître qui est là, accompagnée en arrière-fond d’un serviteur ? Et à gauche ne pourrait-ce pas être Marie sa sœur, figure de l’écoute, justement, cette part meilleure, indispensable, essentielle qui ne lui sera pas enlevée ?

N’aie pas peur de superposer ainsi les scènes, car elles s’éclairent l’une l’autre, et toute la tradition rabbinique, comme les Ecritures, fonctionne ainsi, par réminiscence, par mise en résonance d’une scène par rapport à une autre, d’une histoire en écho à d’autres. Et d’ailleurs, je l’ai mentionné au passage, ne peut-on pas voir ici une allusion aux Noces de Cana ? Rappelle-toi le « Ils n’ont plus de vin ! » de Marie à Jésus et ce qu’elle commande alors aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira. » Au soir du Dernier repas, celui de Jésus et des Douze auquel celui d’Emmaüs renvoie, le Christ ne nous dira-t-il pas d’ailleurs, à propos du pain et du vin : « Vous ferez cela en mémoire de moi » ?

Mais allons un peu plus loin. Regardons tout ce qui semble s’illuminer d’or. Il y a les mains du crucifié, le Christ qui rompt le pain. Et de ses mains, on l’a dit, cette lumière qui jaillit sur le disciple, celui qui écoute, son cœur tel une porte ouverte à la Parole qu’est ce geste de la fraction du pain[2]. Mais il y a encore cette croix, qui donne forme au visage du Christ, cette croix qui nous dit déjà la gloire de la résurrection, qui est passage de la mort à la vie.

Et d’ailleurs : en arrière-fond il y a une autre croix, en retrait et sombre ; elle nous rappelle la mort qui rôde, la mort qui a pris Jésus. Elle semble être telle une pierre roulée qui rappelle cette autre scène du corps de Jésus que les femmes au tombeau n’ont plus trouvé… Avec le Christ nous voilà invités à passer de la mort à la vie, d’où cette autre forme dorée qui prend notre quatrième personnage et semble l’entraîner vers la croix sombre de la mort, mais déjà aux couleurs de la résurrection…

Regarde plus encore le Christ : son visage n’a d’autre forme que celle que lui donne la Croix que j’ai envie d’appeler « glorieuse », cette croix qui donne visage à qui il est. Lui, le Christ semble illuminé de l’intérieur : vois sa narine de droite qui laisse sortir cette lumière or, et les traits de son visage, plus à gauche ! C’est étrange ! C’est vraiment lui, le Christ Jésus (il a la marque des clous), mais ce n’est pas immédiatement évident, comme dans tous les récits d’apparition du Ressuscité. C’est lui, en Gloire, avec ce « corps glorieux », qui semble éclairé de l’intérieur, comme habité par le Souffle de Vie, ce « corps spirituel » auquel nous sommes promis nous aussi, comme le dira St Paul en 1Co 15,44.

Le Christ, donc, a visage qui prend forme par la Croix. Elle donne forme à qui il est… N’es-tu pas étonné, là encore, de voir que les trois personnages principaux n’ont pas visage humain, aucun d’eux trois ; mais un seul, derrière, en arrière-plan, nous ressemble ? Leurs visages et leurs corps – ceux des deux pèlerins d’Emmaüs – ne sont-ils pas transfigurés, déjà, par ce qui est en train de se réaliser sous leurs yeux ?

 
Arcabas, Le repas à Emmaüs

Dans certains tableaux d’Arcabas, qui semblent représenter ce même repas d’Emmaüs ou faire allusion à la dernière Cène de Jésus, nous sommes parfois surpris de découvrir qu’il s’agit en fait de la Trinité, par exemple au Chêne de Mambré (cf. Gn 18), comme cet autre tableau qui orne le chœur de l’église de Pontcharra en Isère. Eh bien justement ! Peut-être pouvons-nous voir nous aussi en ces personnages, ici, une Trinité ! Peut-être cela expliquerait-il quelques détails pour le moins intrigants : par exemple ce qui ressemble à des fleuves qui coulent sur le visage de notre personnage de gauche lui-même teinté de bleu. N’est-il pas ainsi comme une suggestion de l’Esprit Saint, la Source d’eau vive (cf. Jn 4) ? L’Esprit Saint qui nous donne d’ailleurs d’entendre la Parole comme une Parole de Vie, une Parole de Dieu qu’il nous adresse. Et à droite, ce personnage couleur terre ne peut-il nous rappeler – par cette couleur justement – la création du monde ? Cela ne peut-il alors nous suggérer le Créateur, notre Père du Ciel, que Jésus révèle en ce mystère du don de sa vie par amour et pour notre salut ?

Peut-être faut-il plus simplement voir en ces couleurs de nos deux personnages attablés une évocation de la création toute transfigurée elle aussi par ce qui se joue dans l’eucharistie ?

Mais alors, le quatrième personnage, qui est-il ? Il a visage humain, lui, il nous ressemble. N’est-ce pas toute l’humanité qui est conviée à entrer dans le grand mouvement d’amour qu’est la Trinité et que le Christ vient révéler, ce grand mouvement d’amour dans lequel le Christ veut nous entraîner et qui trouvera son accomplissement au festin des Noces éternelles, là où Isaïe annonçait qu’il n’y aura plus ni deuil ni larmes (cf. Is 25,6-9) ? Et si ce personnage en retrait qui a visage humain semble signifier toute l’humanité qui est conviée à ce festin des « Noces de l’Agneau », peut-être peut-on alors y voir l’Église, appelée à se faire servante de cette humanité blessée pour y annoncer le salut ?

Et pourquoi ne pas imaginer alors que ce puisse même être la Vierge Marie ? Elle est celle qui est toujours présente aux côtés de son Fils. Et à la Croix, qu’annonce le sacrifice de l’eucharistie, elle nous est donnée comme Mère. Marie déjà présente à Cana. Marie qui symbolise toute l’Église appelée à suivre le Christ, par l’écoute et l’accueil de la Parole, pour l’enfanter à ce monde et ainsi servir l’annonce du salut révélé en Jésus-Christ mort et ressuscité pour nous.

Qu’a voulu vraiment nous dire Arcabas ? A-t-il voulu peindre et superposer tout cela, comme une grande « fresque théologique » du mystère qui se dit à chaque eucharistie ? Peut-être. Mais peut-être n’est-ce pas vraiment la question. L’enjeu n’est-il pas pour nous, pour toi, de se laisser saisir par ce qui te parlera en ce « lieu », ce qui t’interrogeras ou te toucheras ? Alors regarde, regarde encore, regarde de nouveau… Et laisse-toi faire, petit à petit, laisse-toi prendre et conduire par ce qui, en ce tableau, se dit et se révèle à toi…

 

[1] Paroisse Saint-Joseph à Grenoble, dans la chapelle de semaine. Au départ ce tableau de 1976 se trouvait dans l’église Saint-Augustin à Saint-Martin-d’Hères, cédée depuis à l’Église apostolique arménienne et rebaptisée Saint-Gabriel-Archange.

[2] Dans l’évangile de Jean, rappelle-toi que Jésus est tout d’abord présenté comme le Verbe de Dieu – sa Parole – qui a pris chair en notre humanité (Jn 1). Et il dira ensuite de lui-même, au chapitre 6, qu’il est le « Pain de la Vie » (Jn 6,35), le Pain « descendu du Ciel » ; qui mangera de ce pain « vivra éternellement » (Jn 6,51).

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