Le blog de Christophe Delaigue, prêtre à Grenoble : homélies, cinéma, lectures…

Homélie dimanche 20 février 2022

7ème dimanche du Temps Ordinaire (Année C)

1S 26,7-9.12-13.22-23 / Ps 102 (103) / 1Co 15,45-49 / Lc 6,27-38

 

Cette page d’évangile est pour moi une des plus importantes, et des plus signifiantes. En même temps que c’est une des plus radicales et que peut-être ça nous met la barre tellement haut qu’on se dit direct que c’est pas pour nous. Et je le comprends, pour une part…

Mais j’y tiens : je pense quand même que ce que Jésus vient de nous dire il nous faut l’entendre, certes dans sa radicalité, mais entendre que se joue là, pour nous, l’enjeu d’une vie chrétienne qui ne fasse pas semblant ; et que se joue là, pour nous, quelque chose de bien concret qui n’est pas sans liens avec la recherche de bonheur à laquelle on aspire tous.

Alors je m’explique… On le sait, le cœur de l’évangile, le cœur du message de Jésus, et même toute sa vie, ça se résume dans le double appel à aimer : aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même.

Dans l’évangile de Jean, Jésus le dira légèrement autrement, au chapitre 15 : nous aimer les uns les autres comme lui-même nous a aimés… Et ça faut qu’on le retienne – notamment parce que je vais y revenir – : nous aimer les uns les autres comme lui nous a aimés.

La première question qu’il faut qu’on se pose, et que ce qu’on vient d’entendre nous oblige à nous poser, c’est de savoir ce que ça veut dire aimer. Aimer pour de vrai. Aimer tel que Jésus en parle. Parce que si nous sommes appelés à aimer nos ennemis, non seulement ça veut dire que la vie ce n’est pas « fleur-bleue », on a des ennemis – on le droit de ne pas arriver à nous considérer tous frères et amis et je ne sais quoi, on a des ennemis – ; mais du coup ça veut dire quoi les aimer ? On se doute bien qu’avec un tel appel c’est pas juste être « potes » comme si de rien n’était !

Je crois qu’il nous fait regarder comment Jésus aime pour comprendre ce qu’il veut nous dire. Jésus va à la rencontre de chacun, quelle que soit son histoire de vie, quel que soit son péché, quelle que soit aussi sa foi. On le lui reprochera, mais Jésus aime, c’est comme ça, il ne calcule pas, il va à la rencontre de qui en a besoin. Il va à la rencontre de qui est là. C’est la parabole du Samaritain, en Luc 10, où Jésus illustre justement l’appel à aimer son prochain comme soi-même. « Qui est mon prochain ? », lui demande-t-on ; réponse de la parabole : celui dont tu accepteras de te faire proche, parce qu’il est là et qu’il en a besoin.

Alors retenons déjà ça : aimer c’est consentir à se faire proche de l’autre, qui qu’il soit et quelle que soit son histoire et même le mal qu’il ait pu faire…

Vous allez me dire : ok, pour Jésus c’est facile, c’est le Fils de Dieu. Et c’est vrai ! Sauf que l’incarnation c’est quoi ? C’est sa venue pour nous montrer le chemin de vie que le Père veut pour nous. Et Jésus croit en notre capacité à vivre à sa suite ; il nous y appelle. Et il dira à ses disciples, après sa résurrection, qu’il nous donne pour cela sa force de vie et d’amour qui s’appelle l’Esprit Saint…

Je reviens à Jésus et comment il aime. Il croit en l’autre, en sa capacité au bien. En son désir de vie qui peut être plus fort que le mal que pourtant nous faisons. Et c’est ça le pardon : c’est croire que l’autre et moi-même nous ne sommes pas que le mal que nous nous faisons.

Certes, parfois ça prend vraiment toute la place et les chemins de pardon et de réconciliation seront long et difficiles. Mais nous ne sommes pas que le mal que nous faisons. Personne n’est réductible à ses actes. Nous valons beaucoup plus. Car en nous a été déposé le Souffle de Dieu, son haleine de Vie, au jour de la Création. Le Souffle de Dieu : ça encore a à voir avec l’Esprit Saint.

Cet amour-là, qui se fait pardon, il y a des situations où ça nous paraît impossible, et pas que pour des choses hyper graves et douloureuses. Et parfois l’ennemi c’est juste celui que j’ai aimé et que j’en ai ras-le-bol de supporter dans ce qui provoque des agacements quotidiens, celui qui ne fait pas d’efforts, celui qui ne voit pas qu’il m’emmerde parfois ou qu’il m’étouffe.

Comment est-ce qu’on apprend à se dire les choses, pour ne pas en arriver là ? Et pour ne pas entrer dans une spirale de vengeance ou une escalade de violence, verbale déjà et parfois physique ? Comment faire pour entrer dans un chemin de vie, une solution où la situation qui me pèse devienne vivable, pour moi, et du coup pour l’autre aussi ?

Vous irez relire Mt 18 et le chemin de réconciliation que Jésus propose. Je ne développe pas, je ne peux pas tout dire ce soir, mais Mt 18 c’est aller trouver l’autre et tenter de mettre des mots ensemble ; et si ça ne suffit pas à se comprendre et à entendre ensemble ce que telle situation douloureuse a pu provoquer c’est alors aller chercher quelqu’un qui soit pour nous témoin, c’est-à-dire qui va entendre ce qui se joue entre nous ; et si ça ne suffit pas, etc. Vous irez lire. Mt 18 (v.15-20).

On retrouve pour une part ce que Jésus nous dit ce soir : tendre l’autre joue. Ou plus exactement, si je fais une traduction mot-à-mot : tendre la joue autre. L’autre ou autrement. C’est-à-dire chercher comment ne pas entrer dans une spirale de violence, qui forcément veut mettre l’autre à mort, au moins symboliquement. Trouver une autre voie que celle de la violence ou de la condamnation de l’autre au sens de le réduire à ses actes, aussi douloureux auraient-ils été pour moi ou pour ceux que j’aime...

Ceci dit, j’avoue, parfois c’est quand même vraiment difficile. Comment on fait alors ? Ben peut-être on commence par faire ce que Jésus dit encore dans cette même page d’évangile de ce soir : « [prier] pour ceux qui [nous] calomnient ». Peut-être qu’aimer c’est déjà ça. C’est consentir à prier pour l’autre qui me fait mal et dont je voudrais tant qu’il disparaisse à tout jamais… J’exagère, mais à peine ! Aimer c’est déjà prier pour l’autre. C’est le confier au Père, c’est demander au Père et au Christ que nous soit donné la force de l’Esprit Saint, sa force de vie et d’amour, force de pardon pour vivre et envisager des chemins de réconciliations.

C’est ce que Jésus va faire sur la Croix quand il dira : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » … Il prie pour ceux qui le mettent à mort, les soldats comme la foule. Et même pour ses disciples, qui l’ont abandonné. « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » ...

Aimer ses ennemis, c’est pas juste un slogan, une belle recommandation que Jésus nous laisserait pour qu’on soit meilleurs que les autres ; c’est ce qu’il a vécu, jusque sur la Croix. C’est ce qu’il a vécu au nom de l’amour sauveur du Père pour tous, même si ça devait lui coûter la vie. Car Jésus ne s’est pas défilé, il n’a pas sauvé sa peau, il y a été pour de vrai, par amour pour nous et par amour des pécheurs que nous sommes. Il meurt pour nous sauver. Par amour.

Certes, il est le Fils de Dieu, il est Dieu lui-même venu partager notre condition humaine, et on peut se dire que pour lui c’est facile, mais que nous, franchement, on n’est pas Dieu. Et c’est vrai ! C’est vrai… Mais l’incarnation c’est ça : c’est Dieu qui prend notre condition humaine pour nous ouvrir un passage et nous entraîner sur un chemin de vie et de liberté, de salut, pour que nous soyons pleinement des vivants que la vie ne laisse pas cloués au sol, et que le mal ne tienne plus sous une emprise mortifère et définitive qui nous fasse désespérer de tout, de nous, des autres, de la vie, de Dieu, et de je ne sais quoi encore.

L’enjeu, l’enjeu d’apprendre à aimer comme Jésus nous a aimés, l’enjeu d’apprendre à aimer dans le pardon et le refus de toute violence, l’enjeu d’apprendre à voir en l’autre qui qu’il soit un frère en humanité, quoi qu’il ait pu faire, l’enjeu : c’est la vie, l’enjeu c’est le bonheur. Et ce chemin de vie et de bonheur que Dieu veut pour nous ça s’appelle le salut. Et le salut c’est l’amour. C’est d’aimer et d’apprendre à aimer. Aimer à la suite et à l’école de Jésus. Avec la force de l’Esprit Saint qu’il promet à qui le lui demandera. Aimer à la suite et à l’école de Jésus qui nous propose, si nous le voulons bien, de venir faire sa demeure en nous pour demeurer dans son amour et porter du fruit. C’est ce qu’il dit dans le chapitre 15 de l’évangile de Jean, le même chapitre où il nous appelle à aimer comme lui nous aime. Et pour cela, dit-il, apprenons à demeurer dans son amour et à garder sa Parole.

C’est ce que nous venons mendier à chaque eucharistie où il se fait Parole de Vie à accueillir et à mettre en pratique, car là est le chemin de salut pour nous et pour celles et ceux vers qui nous nous tournerons. Et c’est ce que nous venons mendier, oui, à chaque eucharistie, où il se donne aussi, mystérieusement mais réellement, pour vivre en nous et par nous et que nous puissions ainsi vivre en lui et par lui, vivre son salut, vivre cette miséricorde dont il parle dans notre évangile.

J’aime cette définition qu’en donne le pape François : la miséricorde c’est « l’amour de Dieu qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance » (*). C’est ce que Dieu veut pour nous. Et c’est ce qu’il nous appelle à vivre. Notamment par cet appel radical et tellement important à aimer chacun, même nos ennemis… Là est le chemin de la paix véritable et d’un bonheur possible. Celui d’une vie qui a déjà saveur d’éternité.

C’est ce que nous demandons au Seigneur dans cette eucharistie. En lui confiant déjà celles et ceux que nous avons du mal à aimer et en lui demandant sa force de vie et d’amour…

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(*) Le pape François disait cela à propos de l’expérience de miséricorde de Dieu qu’il entendait proposer au cours du Grand Jubilé de la Miséricorde de 2016 ; on retrouve ces mots dans les premières lignes de sa « Bulle » d’annonce de ce Jubilé (au n.3).

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