Le blog de Christophe Delaigue, prêtre à Grenoble : homélies, cinéma, lectures…

Homélie dimanche 17 juillet 2022

Homélie dimanche 17 juillet 2022

16ème dimanche du Temps Ordinaire (Année C)

Monastère des dominicaines de Chalais et Paroisse St Joseph (soir)

Gn 18,1-10a / Ps 14 / Col 1,24-28 / Lc 10,38-42

 

On la connaît bien cette page d’Évangile, avec le risque un peu rapide d’opposer Marthe et Marie, d’opposer d’un côté service et action et de l’autre écoute et contemplation. Pour le dire autrement : opposer mission et prière.

Alors qu’en fait Marthe et Marie c’est chacun de nous, indissociablement. C’est nous, appelés au service des frères et sœurs que notre chemin croisera, et appelés en même temps à la vie spirituelle, avec le Seigneur. Et j’allais dire : jamais l’un sans l’autre, s’il vous plaît !

Marthe et Marie c’est nous dont le cœur peut être divisé parfois, entre le désir d’écouter le Maître et de se poser pour cela, et une sorte d’accaparement entre tout ce qu’il faudrait faire, pas seulement les soucis du quotidien mais aussi ceux de la mission, tout ce qu’on voit qu’il faudrait faire pour le « bon-Dieu » et pour l’Église, ou pour la paroisse [ou pour la communauté, pour vous mes sœurs] ; et ça peut virer parfois à l’activisme.

Ça peut guetter pas mal de monde, on le sait bien, et je repensais par exemple à l’activiste passionné que j’étais avant que la maladie ne me tombe dessus : je vois bien  que ce côté « Marthe » ça pouvait jouer très concrètement parfois, dans le quotidien,  jusque pour la vie spirituelle ; le simple fait de s’arrêter vraiment – s’arrêter avec le Seigneur et pour lui – ça pouvait être parfois de l’ordre du combat, en tout cas ça pouvait devenir un vrai défi

Le problème de Marthe, c’est que sa façon de vouloir servir et d’accueillir Jésus, ça prend toute la place, et du coup elle-même elle prend toute la place : dans la mise en récit du texte tout tourne autour d’elle ; Marthe est finalement au centre, à la place de Jésus qui lui se retrouve de côté. Et il est là son problème à Marthe, bien plus que son désir de servir et de bien faire – ça n’est pas ça qui lui est reproché !

Et le problème c’est qu’elle veut tellement bien faire pour le Maître et pour l’ami qui est là qu’elle ne peut même plus se rendre présente à lui. Et du coup eh bien heureusement que Marie est là, pour que Jésus ne se retrouve pas tout seul à attendre un peu bêtement que Marthe soit disponible !

Tout ça, Marthe ça la fatigue. Peut-être même qu’elle se fatigue d’elle-même, d’où le reproche et même le jugement qu’elle émet à l’encontre de Marie ! Et de fait, pour de vrai, Marie aurait pu l’aider un peu, non ?!

Sauf que ce n’est pas le problème. Ce n’est pas la question.

Parce la question c’est de savoir ce que veut dire servir et accueillir l’autre à la suite du Christ, servir et accueillir à son exemple et à son école. Il dira un jour : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir » (Mt 20,28), et c’est bien cet abaissement-là qu’il a vécu et qu’il nous appelle à vivre à sa suite – et on peut penser ici au geste du lavement des pieds, en Jn 13, ce geste qui dit le mystère de l’incarnation et ce que le Christ attend de nous, et un geste, d’ailleurs, que Jésus a reçu de Marie, en Jn 12 – la même Marie que notre évangile de ce jour...

Il s’agit en tout cas d’apprendre du Christ à servir à son école. Et si on fait le lien avec la 2ème lecture, on peut du coup se demander ce que veut dire être ministre dans l’Église à la suite du Christ ? Est-ce s’afférer, voire tout régenter comme Marthe, ou est-ce d’abord apprendre à s’asseoir aux pieds du Maître et l’écouter, se laisser enseigner par lui pour alors apprendre à s’asseoir en son nom aux pieds de celles et ceux à qui nous sommes envoyés, celles et ceux que nous rencontrerons ? Pour servir une rencontre, justement, celle de Jésus et de chacun, servir la rencontre par l’écoute de ce que les uns et les autres sont et de ce qu’ils vivent, leurs cris comme de leurs attentes d’un salut, leurs découragements, peut-être même leurs désespérances. Alors une parole pourra se dire et un bout de chemin pourra se faire.

Voilà la question, voilà l’enjeu ! Et pas que pour les prêtres ou les évêques ou les diacres, mais pour vous aussi, pour nous tous qui sommes tous appelés à être ministres-serviteurs de l’annonce en paroles et en actes du Christ Jésus et de son salut. Chacun selon nos charismes et nos états de vie, chacun selon notre vocation, mais tous appelés à cette mission-là de rejoindre, écouter, annoncer, relever. A notre mesure et ensemble, dans la complémentarité de ce que nous sommes.

C’est notre mission, c’est le ministère que nous avons reçu à notre baptême, c’est le service qui nous est demandé. Celui de l’annonce du Christ et de son salut, comme a dit St Paul dans la 2ème lecture. Et ce service il est inséparable de ce que nous entendions la semaine dernière et qui dans nos bibles précède immédiatement notre évangile de ce jour, à savoir la parabole du Samaritain : se faire proche de celui qui est là et qui en a besoin.

Mais attention, pas dans un activisme effréné qui pourrait là aussi prendre toute la place, et même, parfois, qui croirait savoir à la place de l’autre de quoi il pourrait avoir besoin ou ce que Dieu voudrait pour lui, non ! Se faire proche en prenant le temps de s’arrêter à hauteur de l’autre, à son écoute – à ses pieds, comme Marie.

C’est la question de Jésus dans beaucoup de récits de miracles et de guérison, quand il prend le temps de demander : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

Il s’agira d’apprendre à servir l’autre dans la présence à qui il est, dans l’écoute de ce qu’il vit et traverse. Apprenant nous-mêmes à être tout-jours et d’abord à l’écoute du Christ, à l’écoute de sa Parole, à l’écoute de ses appels d’Évangile. Pourquoi ? tout simplement pour faire son œuvre à lui et pas nos petites œuvres à nous, et pour porter le fruit que le Père veut, son salut, sa miséricorde. Faire sa volonté et non pas d’abord la nôtre, pas nos trucs à nous, aussi géniaux seraient-ils.

Cela veut dire vivre la mission et le service du frère en fondant toute chose en Dieu, dans la prière [ce que votre vie donnée nous rappelle, mes sœurs]. Mais en ayant bien conscience que même dans la prière il nous faut tous apprendre à tout fonder dans l’écoute première du Christ et de sa Parole. Parce que même là, dans la prière, nos préoccupations peuvent prendre toute la place et parfois ne lui en laisser que peu, à lui le Christ.

Pour le dire autrement, il s’agit d’apprendre à calmer un peu la Marthe qui se cache toujours en nous pour laisser plus de place à la Marie qui habite nos cœurs. Car là est la meilleure part, la meilleure place.

Mais là encore, attention : Jésus parle bien de « meilleure » part, non pas de la seule bonne – comme si l’autre était mauvaise. Elle est « meilleure » car c’est elle qui va permettre de vivre « mieux » l’une et l’autre parts ensembles, indissociablement, les vivre de façon ajustées, ordonnées l’une à l’autre et au Christ : l’écoute et le service, la prière et la mission, la contemplation et l’action.

Je pense en vous disant cela au chapitre 15 de l’évangile de Jean, l’appel du Christ à « Demeurer dans [son] amour » et à « Garder [ses] commandements », sa Parole. Alors, dit-il, ça portera du fruit.

Cet appel a été comme une révélation pour moi dans ma traversée de la maladie, tout particulièrement à un moment où je ne pouvais plus faire grand-chose, avec ce sentiment qui m’habitait de ne plus servir à rien, notamment comme prêtre. Et l’impression, du coup, que ma vie et mon ministère ne portaient plus de fruit…

Mais non, en fait : il s’agit d’apprendre jour après jour à demeurer dans l’amour du Christ, apprendre à demeurer en sa Présence, à l’écoute de sa Parole ; et là, quoi que nous puissions faire, quel que soit notre état, ayons foi avec le Christ que si c’est vécu avec lui alors ça portera du fruit, que c’est fécond – que c’est fécond du fruit que Dieu voudra et permettra…

C’est notre vie qui témoignera de cela, c’est par notre vie que quelque chose du Christ et de son salut pourra ainsi se dire. C’est notre façon d’accueillir cela et aussi de vivre et de rencontrer l’autre qui dira ce qui nous habite, qui annoncera celui qui nous habite.

C’est l’expérience de St Paul, St Paul qui a pu annoncer avec fougue le Christ ressuscité parce que lui-même en avait fait l’expérience. Et il est prêt à souffrir pour cela, il est prêt à endurer les épreuves de la contradiction, parce que sa vie en a été complètement bouleversée. Il sait qu’avec le Christ, quoi qu’il arrive, la vie est plus forte que tout mal. C’est sa foi, c’est son espérance. C’est notre foi et c’est ce que nous sommes appelés à vivre très concrètement les uns pour les autres, au nom de Jésus et de l’Évangile.

Et ça, ça suppose de servir l’autre et l’accueillir tel qu’il est. L’accueillir vraiment. Non pas tant de faire des choses pour lui – je le redis – que de se mettre à son écoute et d’entendre là les appels du Maître, les appels du Christ Jésus…

… Je vais m’arrêter là et je propose que nous prenions quelques instants de silence… Accueillons ce que tout cela éveille en nous, ce qui nous habite, là maintenant ; et entendons, recueillons, ce à quoi ça nous appelle peut-être… Et tout simplement nous le déposons auprès du Seigneur – c’est notre prière. Amen.

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