7ème dimanche du Temps Ordinaire - Année C
1S 26,2-23 / Ps 102 (103) / 1Co 15,45-49 / Lc 6,27-38
Bon… ça va ? Vous vous sentez à l’aise ? Parce qu’on écoute tout ça bien sagement et presque la bouche en cœur peut-être, mais quand même… En méditant ces textes, et notamment cette page d’évangile, et en préparant cette homélie, je me disais : quand même, quand on vit et qu’on grandit dans un pays en guerre, comment on reçoit ça ? Pour de vrai !?
Entendons d’abord, je crois, qu’il y a des ennemis, c’est un constat. Jésus ne nous dit pas : « N’ayez pas d’ennemis, quand même ! » Non, j’ai des ennemis, c’est un constat. Des ennemis, c’est-à-dire des gens que je n’arrive pas à aimer, peut-être même que je ne peux pas aimer ou que je ne veux pas aimer, c’est trop difficile. Peut-être parce qu’ils m’ont fait du mal, et parfois même violemment.
C’est un constat. Nous avons des ennemis. Mais Jésus nous appelle à ne pas en rester là. Et même à les aimer. Avec cette question du coup : c’est quoi aimer, aimer comme Jésus nous y appelle ?! En Jn15 il fera même cette précision : nous aimer les uns les autres comme lui, Jésus, nous a aimés. Comme lui. Alors qu’est-ce que ça veut dire aimer, aimer concrètement, quand on s’appelle Jésus ? Qu’est-ce que les évangiles nous donnent à voire de cela ?
Jésus ça n’est pas un idéaliste bête et utopique, et ce qu’il nous demande ça n’est pas désincarné. Il est lui-même né dans un pays qui avait été en guerre il a vécu en régime d’occupation. Et il y avait des révoltes encore à son époque, on a même pu laisser croire qu’il en lançait une ; et on le sait, la violence s’est déchaînée sur lui aussi, jusqu’à le mettre à mort, à cause de la radicalité de son message et notamment de son appel à aimer et à aimer au nom même de Dieu.
Donc il sait, Jésus, ce que ça veut dire aimer ses ennemis, tendre l’autre joue, et prier pour ceux qui le calomnient. Il va le vivre jusque sur la Croix, et en plus par amour pour nous, pour nous sauver de ce mal et cette violence des hommes qui défigurent ce monde et nos vies à chacun.
Il sait Jésus. Mais il sait donc aussi pourquoi il nous appelle à aimer quoi qu’il en coûte et à vouloir répondre par le bien plutôt que par le mal, et il croit que nous pouvons le vivre.
Ce qui me ramène à cette question : c’est quoi aimer, aimer même nos ennemis ? Et qu’est-ce que Jésus nous en dit et nous en montre dans l’Évangile ?
Aimer, on l’a entendu, c’est déjà souhaiter du bien à ceux qui nous maudisse… En fait, c’est refuser d’enfermer l’autre dans le chemin de mort qu’il m’impose et qui l’enferme aussi.
Et j’avais aimé cette définition que j’avais entendue dans une retraite, j’avais l’âge de ceux parmi vous qui sont étudiants, 20-21 ans ; le prédicateur nous avait dit cette phrase un peu étonnante mais qui m’accompagne depuis parce que ça m’a marqué et ça m’a pas mal interrogé : « Aimer, disait-il, c’est ouvrir un avenir à l’autre. Voilà comment Jésus aime. »
« Aimer c’est ouvrir un avenir à l’autre », c’est vouloir ouvrir un avenir à l’autre, c’est au moins vouloir essayer ou en avoir le désir. C’est vouloir croire qu’un chemin de vie soit possible pour l’autre, pour lui aussi, malgré tout. Et c’est nous autoriser à vivre l’un l’autre, malgré ce mal qui est entre nous et qui nous plombe la vie, peut-être même qui nous paralyse. Et ça n’est pas forcément des choses terribles et impardonnables à vue humaine. Parfois on se fait mal dans des petites choses du quotidien et pourtant la rancœur est bien là, avec parfois quelques idées de vengeance bien concrète, même sur des petites choses…
Aimer c’est bien vouloir croire qu’un chemin de pardon est possible et qu’il en va même de notre bonheur. C’est bien vouloir croire que c’est possible, malgré tout, certes que ça appellera des chemins de pardons et de réconciliations, et que parfois ça demandera du temps pour que ce soit en vérité, mais c’est croire que c’est le chemin de la vie véritable. C’est en tout cas celui que Jésus nous propose… Est-ce que nous voulons bien lui faire confiance ?
En fait, aimer, aimer même nos ennemis, c’est croire que l’autre, malgré tout, est lui aussi aimé de Dieu. Comme moi. Que l’autre a lui aussi toute sa place en ce monde, malgré tout, et qu’il a peut-être même quelque chose à y apporter…
C’est un acte de foi à poser. Mais c’est oser croire – c’est faire le pari de confiance – qu’il y a une bonté première et originelle en chacun, malgré tout, malgré les apparences premières et immédiates parfois, malgré ce mal que nous faisons et qui ensable profondément nos cœurs – celui de l’autre comme le mien, avouons-le !
Et du coup, aimer l’autre, aimer même nos ennemis, c’est d’abord une question de regard sur l’autre. C’est même consentir à entrer dans le regard de dieu sur chacun de nous. Et le lui demander, lui demander d’y voir un peu plus profond que les seules apparences premières.
Et pas besoin d’être russe ou ukrainien ou palestinien ou israélien pour avoir du mal à vivre cet appel, avoir du mal à désirer sortir du cercle infernal de la vengeance, et pour avoir besoin d’en demander la force à Dieu ! Non ! On le sait bien que ça nous concerne nous aussi, à notre échelle ; on le sait bien que ça n’est pas si facile d’aimer, d’aimer comme Jésus nous y appelle. Et justement, entendons ce que Jésus nous dit dans cette page d’Évangile, entendons qu’une des étapes pour y arriver ce sera déjà celle de la prière : « Aimez vos ennemis, dit Jésus, (…) et priez pour ceux qui vous calomnient ».
Priez, dit-il ! Priez pour cet autre qui est là, cet autre qui vous a fait mal et que vous ne pouvez plus voir, cet autre que vous n’arrivez pas à aimer et peut-être que vous n’arrivez pas à vouloir aimer.
Il s’agira alors de prier pour que nos cœurs changent, et notre regard. Prier pour que son cœur change et le mien, et pour que chacun veuille bien consentir à avancer sur un chemin de réconciliation, sans attendre d’ailleurs que ce soit l’autre qui fasse lui le premier pas – vous irez relire à ce propos Mt 18, sur les étapes d’un chemin de réconciliation, et Mt 5 aussi (v.23-24), quand Jésus nous dit : « lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère et ensuite viens présenter ton offrande »…
En tout cas c’est ça l’enjeu, consentir à bien vouloir travailler à avancer sur des chemins de pardon et de réconciliation. Et demander déjà au Seigneur de nous y aider…
Une fois que j’ai dit tout ça… on pourrait alors se demander chacun : qui sont-ils, très concrètement, celles et ceux que je n’arrive pas à aimer ? Et pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est joué entre nous ? Et du coup, qu’est-ce que j’ai là à vivre malgré tout, et qu’est-ce que j’ai là à demander déjà au Seigneur, qu’est-ce que j’ai là à lui confier, pour qu’il vienne apaiser mon cœur et m’éclairer sur ce que j’ai à faire et à vivre ?!
Et puis entendons aussi que cet ennemi à aimer, ces ennemis, ils sont parfois en nous-mêmes, nos démons intérieurs qui font qu’on se décourage, par exemple dans notre combat contre telle ou telle addiction ou contre tel ou tel péché avec ses chutes et ses rechutes décourageantes et parfois même désespérantes…
Notez qu’ailleurs dans l’Évangile Jésus nous dira qu’aimer c’est se faire proche et prendre soin de l’autre, ça marche pour nous-mêmes aussi. Demandons de l’aide pour prendre soin de la part sacrée qui est en nous et pour goûter à cette bonté originelle qui est peut-être bien ensablée en nous. Nous ne sommes pas que ce mal qui nous fait désespérer de nous-mêmes ou de l’autre.
Entendons d’ailleurs ce que Jésus nous a dit dans cette même page d’Évangile de ce soir, l’appel à être « miséricordieux comme le Père est miséricordieux ». Apprenons à l’être avec les autres mais avec nous-mêmes aussi. En nous rappelant ce que c’est la miséricorde de Dieu, que c’est son amour sauveur. Que c’est cet amour de Dieu pour nous qui veut nous consoler, nous offrir le pardon – alors demandons au Seigneur cette force de son pardon ! – et nous redonner l’espérance. Et que ça, nous sommes appelés à le devenir et le vivre les uns pour les autres.
C’est le pape François qui disait ça de la miséricorde, dans le texte qui annonçait ce premier jubilé auquel il nous invitait alors, quasiment au débit de son pontificat, un Jubilé de la miséricorde ; et il disait : la miséricorde c’est « l’amour de Dieu qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance »
Ça va appeler à se faire proche de celui qui souffre. Et parfois ce lui qui me fait souffrir est d’abord quelqu’un qui souffre. Ça rejoint mon histoire de regard sur l’autre et de regard de Dieu. C’est entrer dans le regard de compassion de Dieu, ce regard de Jésus qui croit que l’autre comme moi nous ne sommes pas que ce mal que nous nous faisons…
Bon… je vais m’arrêter là ; et peut-être prenons le temps, là maintenant, dans le silence des cœurs, prenons le temps de déposer auprès du Seigneur les visages et les situations très concrètes que tout cela éveille en nous et de notre vie à chacun. Confions-lui aussi nos combats intérieurs.
Et demandons au Seigneur la force et le courage qu’il nous faut pour avancer sur ce chemin qu’il nous propose, la force et le courage qu’il nous faut peut-être pour oser des pardons encore à vivre ou pour mener je ne sais quel combat qui est le nôtre. Demandons-lui sa paix et de faire grandir l’espérance en nos cœurs.
Et puisque dans cette eucharistie le Seigneur Jésus nous promet sa présence et qu’il va même venir établir sa demeure en nous, eh bien demandons-lui de porter avec nous ce qui doit l’être, et puis demandons-lui aussi que lui-même nous donne d’aimer de son amour à lui, d’aimer celles et ceux à qui nous pensons bien concrètement là maintenant... Amen.