Ce roman, qui commence sous la forme d’un journal intime, a reçu le Goncourt du Premier roman 2026. Et il s’attelle à la question des violences sexuelles intra-familiales et aux conséquences, ensuite, pour la vie de Clément, cet enfant devenant adulte au fil des pages et du récit.
On n’en sort pas complètement indemne d’une telle lecture… et il y a quelque chose de vraiment intéressant, littérairement, dans la façon dont le récit avance, comment ça va prendre de la profondeur humaine au fil des années ici racontées, dans la vie du jeune homme comme dans le style et ce qui advient et se met peu à peu en mots pour nous…
Au début, ça a quelque chose de littérairement étonnant. Le ton est léger, détaché, et le style est tout simple. On nous raconte une vie familiale heureuse, celle d’une famille plutôt de type bourgeoise, catholique pratiquante, avec des parents aimants. Et puis, au détour d’une page, une première allusion à ce que Clément va subir de son père. Mais la vie continue, pas de drame, rien qui semble de l’ordre du traumatisme… Et puis à nouveau, et c’est plus précis. Mais ça semble normal à notre jeune narrateur. D’ailleurs il aime son père, qui lui aussi les aime, lui et ses frères et sœur.
Ce ton léger et détaché fait qu’on se demande ce qui va réellement se jouer pour lui, si ça va devenir plus prégnant ; on attendrait presque les scènes suivantes, ça en devient même malaisant. C’est en tout cas déconcertant. On se demande alors quel est l’intérêt de ce récit, où ça va nous mener. On se demanderait même pourquoi un tel livre a pu recevoir ce Prix Goncourt du Premier roman…
Mais l’air de rien on avance avec Clément et ce qui peu à peu se joue pour lui et s’abîme en lui, ce qui va l’habiter intérieurement et comment il se construit – ce rêve récurrent, sa sexualité tellement balbutiante et parfois innocente sans mesurer l’impact de ce qui se passe, une instabilité affective aussi, la question existentielle du pourquoi vivre, etc. Et le récit prend de l’épaisseur, peu à peu, presque l’air de rien, et une certaine densité du récit et du style prennent alors corps – l’image qui me venait c’est que ça s’épaissit, ça prend de la consistance, une consistance nouvelle et réelle.
Et le dernier tiers est prenant et assez bouleversant – avec des pages magnifiques qui m’auront arrêté et même laissé comme « suspendu » à ce que je venais de lire... Le style a lui aussi pris de une sorte d’épaisseur littéraire. On ne se demande plus le pourquoi de ces pages et de cette lecture, on est pris, entrainé avec Clément et ses proches dans sa quête de vie, ses balbutiements à vivre et ses « trébuchements » (comme il dit), ce qui le perd mais aussi ce qui le sauve, et comment il s’en débrouille – le théâtre, la chanson et l’écriture, les amitiés, la thérapie aussi, et comment on gère comme on peut son affectivité et sa sexualité, même si parfois on subit son désir et ce que ça vient réveiller de souvenirs, notamment de ces années de viol silencieux auquel on a pu consentir plus ou moins, et plus ou moins innocemment et inconsciemment…
En tout cas il nous est donné de lire en ces pages combien la prise de conscience du mal subi – et le fait que ce soit mal, que ça fasse mal – est lente et progressive, et combien ça va jouer quant aux comportements à venir de la victime elle-même, qu’elle en ait plus ou moins conscience ou pas, ou peu à peu ; comment ça joue aussi dans toutes ses relations, familiales, amoureuses et même professionnelles… La douleur aussi des silences voire du déni de celles et ceux qui ne pouvaient pas ne pas savoir…
Avançant dans ma lecture de ces pages je me disais avec de plus en plus d’insistance : je ne sais pas ce qu’a vécu Romain Lemire, l’auteur de ce roman – lui ou ses proches – ; ni comment tout cela est documenté. Jusqu’à comprendre que nous avons là, en fait, une sorte de témoignage, mis en récit, une « autofiction » (comme on dit aujourd’hui), qui vient rejoindre, et dire comme ça peut, la vie et les « trébuchements » à vivre de tant de victimes… Et qui aura permis à Romain Lemire, peu à peu, d’advenir un peu plus et un peu mieux à cette part blessée de lui-même – et donc à lui-même –, par l’écriture ; comme en témoignent ces pages…
Pour nous lecteurs c’est ici une plongée terrible mais sans doute importante en ce drame sociétal des violences sexuelles sur mineurs et de l’inceste.
Terrible mais important, oui, pour aider notre société à sortir du silence et d’un certain déni encore trop présent. Terrible et important, donc, et qui plus est : littérairement réussi, de ce point de vue là aussi, je le crois.
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Romain Lemire, Clément, Le Cherche Midi, mai 2026, 397 pages, 22€.