17ème dimanche du Temps Ordinaire - Année A
[Dernière homélie à St-Jo comme vicaire à la paroisse]
1R 3,5.7-12 / Ps 118 / Rm 8,28-30 / Mt 13,44-52
On vient de l’entendre, il est question aujourd’hui encore d’un jugement à venir. Aujourd’hui encore car c’est déjà ce dont parlait l’évangile de la semaine dernière, avec la parabole du bon grain et de l’ivraie.
Et aujourd’hui encore on nous rappelle que c’est Dieu qui jugera. Mais au temps venu. Et ça n’est pas maintenant. Nous, ce qui nous est demandé, c’est de vivre, vivre pour le bien, vivre les appels de l’Évangile du mieux que nous pourrons, mais vivre, non pas juger, car Dieu seul connaît vraiment les cœurs, Dieu seul connaît les intentions profondes qui nous habitent, Dieu seul connaît aussi nos blessures. Ça n’enlève pas notre responsabilité, c’est bien pour cela qu’il y aura un jugement, mais Dieu sait mieux que nous le pourquoi du comment de tout cela, et nous savons bien que pouvons être parfois très laxistes et relativistes quant à nous-mêmes, à nous chercher des excuses, ou alors nous pouvons au contraire être dur avec nous-mêmes et avec les autres. Apprenons déjà la miséricorde, c’est-à-dire à voir toute chose, et donc toute personne, toute situation, avec le regard aimant de Dieu, Dieu qui veut offrir son pardon et qui veut nous donner de grandir sur le chemin de la sainteté.
Et c’est ça d’ailleurs l’enjeu du Royaume dont parle l’évangile de ce jour. Ce Royaume auquel nous sommes appelés, ce Royaume de Dieu auquel il nous convie, ce Royaume dont il veut qu’on en soit.
Ce Royaume, ça n’est pas une réalité politique qu’il nous faudrait restaurer ou instaurer. Vous l’avez entendu comme moi, il est tel un trésor caché. Donc déjà là. Et Jésus ajoute même qu’il nous faut le chercher. C’est là, c’est en germe, c’est déjà présent, et c’est à vivre – j’allais dire : tout simplement… Ce n’est pas une réalité politique à instaurer ou à restaurer, j’insiste.
D’ailleurs, quand Jésus en parle à ses disciples et aux foules, son pays est une terre qui vit en régime d’occupation ; et certains de ses concitoyens attendaient justement un Messie politique, un libérateur qui vienne instaurer et restaurer le Royaume de Dieu, ou plutôt qui vienne réinstaurer la royauté en Israël. Mais ça n’est pas ce que Jésus fera. Et d’ailleurs, à la toute fin de l’Évangile, sur la route d’Emmaüs au soir de la résurrection, les deux hommes qui rentrent de Jérusalem après la crucifixion de Jésus diront bien cela : « et nous, nous espérions qu’il serait le libérateur d’Israël »…
La royauté de Dieu, son Royaume, ça n’est pas une réalité politique qu’il nous faudrait faire advenir. C’est d’un autre ordre, c’est plus profond. C’est de l’ordre du sel de la terre dont parle Jésus dans l’évangile de Matthieu, c’est de l’ordre de cette lumière que nous devons devenir pour le monde. Quelque chose qui est là, qui doit infuser, rayonner, transfigurer de l’intérieur.
Comment ? En vivant tout simplement les appels de l’Évangile. Et donc en écoutant tout-jours et encore la Parole de Dieu, pour apprendre à entendre ce que Dieu veut-là nous dire, entendre-là ce à quoi il nous appelle, à sa suite et en son nom. Rappelez-vous l’évangile d’il y a 15 jours avec la parabole du Semeur et la question de la « bonne terre » qui sera féconde.
Écouter la Parole de Dieu, écouter Jésus en sa Parole, pour apprendre à vivre à sa suite, à être ses disciples… Et vous le savez aussi bien que moi, Jésus dira un jour à celles et ceux qui sont là avec lui que tout son enseignement et toute sa vie ça se résume en un seul commandement : aimer Dieu et son prochain comme soi-même – dans l’évangile de Matthieu on nous dit que l’un et l’autre c’est semblable ; et saint Jean dira dans sa 1ère lettre que si nous disons que nous aimons Dieu alors que nous n’aimons pas celui qui est là à nos côtés, alors nous sommes des menteurs…
C’est fort tout cela, et figurez-vous que c’est là-dessus que nous serons jugés ! Sur l’amour vécu concrètement, l’amour en actes, la charité ; l’amour-même de Dieu et qu’est Dieu, sa miséricorde, son amour sauveur qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance – ceux qui me connaissent, vous reconnaissez-là une des définitions que le pape François donnait de la miséricorde quand il a annoncé le Grand jubilé de 2016 : « la miséricorde c’est l’amour de Dieu qui console qui pardonne et qui donne l’espérance. »
Voilà le chemin qui nous est proposé, le chemin que Jésus veut nous indiquer. Voilà comment faire advenir ce Royaume caché de Dieu. Et c’est un trésor, dit Jésus. C’est précieux. Parce que c’est ça qui sauvera le monde ; pas tant les richesses et la réussite, ni le pouvoir qui tend malheureusement à rabaisser l’autre et s’en servir, non. Ce qui sauve le monde, c’est l’amour, c’est un cœur qui écoute, un cœur attentif (comme disait la 1ère lecture) ; ce qui sauve le monde c’est de nous aimer les uns les autres comme le Christ nous a aimés. C’est ce qu’il nous dit en Jn 15, et il dit aussi que c’est le chemin de la joie véritable. Nous aimer les uns les autres, comme lui, le Christ, nous a aimés…
Alors si nous devons être de ce Royaume de Dieu que le Christ vient révéler, et si nous sommes appelés à faire de lui, le Christ, le roi de nos vies, le maître de vie que nous voulons écouter et suivre, alors nous connaissons le chemin, nous savons ce qu’il y a à vivre, au cœur même du monde tel qu’il est, au cœur même de nos sociétés telles qu’elles sont, y compris politiquement.
J’insiste parce qu’il ne s’agira pas tant, par exemple, de vouloir faire advenir une société identitairement chrétienne – ce qui se dit parfois et dans lequel on s’entretient alors, dans certains milieux –, et il ne s’agira pas tant non plus de nous lamenter que la société ne le soit plus, que de faire œuvre de charité, en fait, au cœur même de ce monde tel qu’il est.
Notre engagement politique, au sens fort du terme, il sera de servir la vie, de servir les pauvres et ceux qui souffrent, de nous abaisser à leur hauteur et de marcher ensemble, quels qu’ils soient et quelle que soit leur histoire.
Notre engament politique, au sens forme du terme de service de la cité, de service du bien commun, il sera de vivre chrétiennement dans ce monde, de vivre l’évangile, de faire ce que le Crist lui-même aurait fait. Or il n’a pas renversé humainement les puissants pour échapper au jugement et à la mort sur la Croix, mais il a vécu l’amour et le don de soi jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte ; et il s’est fait proche des malades et des pécheurs, il s’est fait proche des publicains et des prostituées, pour leur annoncer la Bonne nouvelle du salut.
Et son trône, d’ailleurs, c’est la Croix. Et sa couronne, c’est une couronne d’épines. Il ne vient pas non plus avec puissance, non, mais sur un âne ; et il n’est pas né dans un palais mais dans une étable, un lieu tout simple qui annonçait déjà sa vie toute simple à Nazareth, avec son peuple, au milieu de son peuple.
Et si je continue la métaphore, son armée c’est une bande de petites gens qui auront trahi ou abandonné dans l’adversité, mais grâce à qui la puissance de l’évangile s’est quand même répandue dans le monde, parce qu’ils se sont laissé saisir par l’Esprit Saint et par la force du pardon, il se sont laissé rejoindre par le Christ ressuscité qui leur a renouvelé sa confiance. Et ils ont osé en vivre, vraiment ; et ça a travaillé nos sociétés, ça a traversé les siècles, jusqu’à nous. La preuve nous sommes là ce soir ! Et nous ont précédé tant de saints qui ont incarné l’Évangile dans l’éducation, le soin aux pauvres et aux malades, l’évangélisation au loin, la vie de prière aussi, etc.
Les saints n’étaient d’ailleurs pas meilleurs, pas moins pécheurs ou pas plus forts que nous, non ; mais simplement ils se sont laissé saisir par la Parole de Dieu et par la force d’amour et de vie de Dieu, par l’Esprit Saint. Ils ont découvert qu’aimer Dieu et à son école ça change la vie, qu’aimer l’autre quel qu’il soit c’est précieux pour tous, pour l’autre comme pour moi, et que le pardon c’est vraiment libérant, c’est vraiment de l’ordre d’un salut qui nous relève. Et que ça peut changer le monde.
Alors c’est vrai, ce monde dans lequel nous sommes, nous le savons bien, il a besoin de cette force de transformation qu’est l’amour, l’amour de miséricorde, cet amour qui console, qui pardonne et qui donne l’espérance. C’est cela et cela seul qui apportera plus de paix et de justice véritable. Et c’est en vivant cela, à notre petite mesure mais toute notre mesure, que le Royaume de Dieu sera révélé, qu’il va transfigurer nos vies, et que la paix va gagner peu à peu les cœurs et se répandre peu à peu.
C’est notre mission, c’est l’appel que le Christ et son Évangile nous adressent. Mais c’est à vivre humblement, dans le réel concret de notre quotidien et de nos lieux de vie. Avec la grâce de Dieu.
C’est bien ce que nous demandons en cette eucharistie, aujourd’hui encore. Que le Christ vienne établir sa demeure en nous, nous qui sommes bien petits parfois à vivre ses appels. Qu’il vienne établir sa demeure en nous pour que nous vivions de lui, qu’il soit notre force de chaque jour pour être ses témoins et des témoins de son amour. Que nous le soyons chacun et ensemble, puisqu’en communiant nous devenons ce que nous recevons, le Corps du Christ, sa présence en actes aujourd’hui dans le monde. Chacun et ensemble, à notre mesure.
Alors nous lui demandons cette grâce-là, oui. Et celle, aussi, de nous laisser conduire tout-jours et encore par sa Parole, malgré nos manquements à ses appels, parfois, mais à l’écoute quand même des cris du monde et de celles et ceux qui sont là et que notre route va croiser. Amen.