La nuit au cœur

La nuit au cœur

Il a reçu trois prix littéraires… Trois, comme ces trois femmes, ces trois récits de vies qui s’imbriquent et s’appellent…

Il y aura eu Emma, et les silences qu’on impose autour de sa mort, un effacement, qui disent une honte, et finalement un piège, telle une toile d’araignée qui l’aura prise tout entière. Emma est une cousine éloignée de Nathacha, notre auteure, et quand celle-ci lit l’annonce de cette mort elle sait. Elle sait qui est cette Emma, et elle sait pourquoi cet ébranlement en elle…

Et puis il y aura surtout eu Chahinez, plus de 20 ans après. Au départ elle n’est malheureusement qu’un « fait divers », une femme mise à mort par son mari dans une petite commune du Sud-Ouest de la France. Mais ce fait divers va réveiller en Nathacha cette part enfouie en elle de son histoire, ce qui fut tu et plus ou moins enterré pour tenter de reprendre vie.

Ça ne va plus la quitter. Va même naître-là le désir – peut-être même le besoin – d’écrire. Écrire leur histoire à chacune. Et notamment ce besoin de chercher ce qui ne veut se dire, non seulement de ce qui est arrivé à Emma mais aussi de ce qui en elle, Nathacha, est terré bien profond de ce qu’elle a subi elle aussi et qui ne peut se dire…

Si Nathacha Appanah peut aujourd’hui mettre en mots son histoire terrible et celles de ces deux autres femmes, si elle peut en faire œuvre de littérature qui ose raconter ce mal, cette violence, c’est parce qu’elle a pu en réchapper. Contrairement à tant d’autres… Et qu’une vie après fut alors possible, malgré tout… Lueur d’espérance dans cette nuit-là…

La littérature, aujourd’hui, fait large part à ces récits de vie où l’on met au jour ce que l’on a subi. Besoin d’écrire et de se dire pour en guérir un peu ? Mais force est de reconnaître qu’il y a, ici, œuvre littéraire, vraiment. Ça vous prend, ça vous entraîne, c’est bien écrit et bien mené, ça vous tient, et même ça vous « happe » tout entier, il faut lire, lire encore, ne pas refermer ces pages comme si c’était au risque de laisser ces femmes seules dans cette nuit dans laquelle elles sont prises…

C’est terrible et pourtant excellent, littérairement. Pas étonnant que ce livre ait été récompensé de plusieurs Prix – trois, disais-je en début de ce post’.

Mais par contre qu’est-ce que ça dit de notre société que deux de ces prix soient attribués par des lycéens ? Qu’est-ce que ça dit de cette société dans laquelle ils sont et grandissent : est-ce un signe d’une certaine maturité de leur part à ce qu’il faut dénoncer, ou est-ce une forme d’acceptation terrible à un réel qui ferait malheureusement partie de cette vie ?

Nathacha Appanah a reçu le Prix Femina 2025 mais également le Goncourt des lycéens – quasi toujours une valeur sûre pour moi [*] – ainsi que le Prix Renaudot des lycéens.

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Nathacha Appanah, La nuit au cœur, nrf-Gallimard, juin 2025, 285 pages.

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[*] Pour rappel, l’année dernière le Goncourt des lycéens fut décerné à Sandrine Collette pour son magnifique Madelaine avant l’aube – terrible lui aussi, mais de la grande littérature, je crois. 

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